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Entretien

 


Frank Giroud (2/3)

L'auteur du Décalogue évoque avec 1001scénaristes.com les thématiques marquantes de ses scénarios

[ Interview complète : 1/3 - 2/3 - 3/3 - Document ]

1001scénaristes : Seriez-vous d'accord pour dire que l'enjeu de vos scénarios est toujours plus ou moins d'ordre moral ?

Frank Giroud : "Ordre moral" ?! Oh les vilains mots ! Pris isolément, ils me font déjà frémir, mais mis ensemble, ils me répugnent carrément... Vous voulez peut-être dire que mes récits sont sous-tendus par une certaine éthique ? Dans ce cas, je crois que le dénominateur commun à mes diverses histoires, c'est l'humanisme. Mais certainement pas la morale ! Je ne me sens pas du tout donneur de leçons.

1001scénaristes : J'entends bien "enjeu moral" dans le sens "éthique" : les conflits vécus par vos personnages tiennent souvent à ce qu'ils estiment devoir faire ou non. Pas obligatoirement par rapport à des références extérieures, d'ailleurs : plutôt par rapport à leurs propres valeurs.

Frank Giroud : Oui, mes personnages s'interrogent très souvent sur le sens de leurs actes, sur la façon dont ils doivent se comporter, sur les valeurs qu'ils doivent privilégier. Le devoir militaire ou le respect des hommes dans Azrayen', les liens du sang ou les convictions politiques dans Louis la Guigne, la carrière ou la loyauté, la vérité ou la raison d'état dans Le Décalogue, etc.

1001scénaristes : Dans Les oubliés d'Annam c'est la même chose. Dans La fille aux ibis aussi. En ce qui concerne Louis la Guigne, on découvre dans Louis Ferchot son parcours, au cours duquel il se construit des valeurs qui expliquent son comportement par la suite...

Frank Giroud : Je pense que nous ne sommes simplement pas d'accord sur les termes. Je viens d'une époque où il y avait des leçons de morale à l'école... et je n'ai surtout pas envie de la faire aux autres. J'écris des histoires pour faire rêver les gens, pour leur permettre de s'évader dans un autre univers, de côtoyer des personnages différents d'eux. Je n'écris pas pour faire passer des valeurs morales. Même s'il est vrai que mes personnages principaux cultivent des valeurs humanistes : la foi en l'homme, en la liberté, l'égalité, la fraternité, la justice, l'honnêteté vis-à-vis de ses propres convictions. Mais pas vis-à-vis d'une morale bourgeoise ou religieuse. Ce qui est important, c'est l'harmonie entre leurs actes et ce qu'ils considèrent eux-mêmes comme le bon chemin. Même si ce chemin est en complet décalage avec ce que pense la bonne société.

1001scénaristes : Ça renvoie certainement à vous-même, à votre parcours militant ?

Frank Giroud : Oui, et puis aussi, je crois, à mon éducation. Mon père était quelqu'un de pauvre mais d'extrêmement droit, pour qui la loyauté et l'honnêteté étaient des vertus naturelles qu'il ne me serait jamais venu à l'esprit d'enfreindre.

1001scénaristes : Vos personnages sont par ailleurs souvent des marginaux, ou en tout cas des gens qui, par leurs choix et par leur parcours, sont amenés à se retrouver isolés. Est-ce que ça reflète votre personnalité, votre rapport au monde contemporain ?

Frank Giroud : Là aussi, il faut peut-être remonter à l'enfance. Jusqu'à 16-17 ans, j'étais un gamin très timide, assez isolé, je n'appartenais à aucune bande... La solitude de certains personnages vient peut-être de là... Peut-être aussi de mes lectures d'enfance. Mon grand modèle, c'est Alexandre Dumas. Or des personnages comme le comte de Monte-Cristo ou le bâtard de Mauléon, se retrouvent seuls contre tous. D'un autre côté, ma conviction, qui ne m'a pas abandonné même si je suis moins militant aujourd'hui, c'est que le combat collectif reste une voie majeure pour faire progresser les choses. Mais peut-être faut-il voir aussi dans ce choix des raisons purement dramaturgiques : il est plus facile de raconter l'histoire d'un personnage isolé que de tout un groupe !

1001scénaristes : Ça dénote également un rapport au monde : cette solitude découle du fait que vos personnages ne vont pas dans le sens dominant.

Frank Giroud : Je trouve qu'il est très sain d'aller à contre-courant des idées reçues, sur le plan politique, historique, social. Et par ailleurs, en tant que scénariste, j'aime explorer des domaines peu connus, soulever des lièvres. Par exemple, dans Les oubliés d'Annam, le problème des ralliés d'Indochine dont on a nié l'existence pendant très longtemps. Dans Louis la Guigne, l'occupation de la Ruhr par les Français en 1923, dont on ne parle jamais, ou les camps républicains dans le Sud de la France juste après la guerre d'Espagne, dont il ne reste aucune trace sur place... à part une plaque en hommage "aux victimes de la barbarie nazie" alors que jamais aucun soldat allemand n'est venu surveiller ces camps ! Dans Azrayen', je raconte aussi le combat entre le FLN et le MNA. Tout n'est pas blanc ou noir, la révolution algérienne a eu sa part d'ombre, bien avant le massacre des harkis.

1001scénaristes : Dans vos scénarios, vous nous faites découvrir des pays, des cultures, des histoires très variés. Y a-t-il de votre part un souhait d'ouvrir les esprits de vos lecteurs au reste du monde ?

Frank Giroud : Tant mieux si j'ouvre l'esprit de mes lecteurs. Tant mieux si je leur fais découvrir des pans cachés de notre histoire. Mais il y a également une démarche personnelle, un goût qui m'est propre. Je ne m'intéresse aux choses que quand je n'ai pas une somme énorme de documentation. Quand tout le monde a parlé d'un sujet, je ne lui trouve plus beaucoup d'intérêt. Pourquoi dans Le Décalogue l'omoplate est-elle une omoplate musulmane ? Tout simplement parce que ce qui m'intéressait était de raconter comment le frère de l'écrivain Hector Nadal, Eugène, était devenu fou pendant la campagne d'Egypte. Spontanément, j'aurais pu imaginer une histoire dans une pyramide, dans un temple égyptien - mais c'est tellement rebattu ! Alors que la période musulmane de l'histoire égyptienne est très peu connue, surtout la période proto-islamique . J'ai donc fait ce choix-là. A un moment, je m'intéressais beaucoup à l'Ouest américain. Aujourd'hui que j'ai la possibilité de faire ce que je veux, je pourrais très bien caser un western ici ou là, mais ça ne m'intéresse plus. Car il y a eu ces dernières années un renouveau du genre, et j'ai l'impression que presque tout a été fait. J'ai besoin que le stimulus de départ soit relativement fragile et limité. Si le sujet est trop connu, et donc la documentation abondante, je vais me noyer dedans, et vite me lasser . A l'inverse, progresser en terrain vierge m'excite beaucoup... et me permet de faire découvrir aux lecteurs un univers qu'ils ne connaissaient pas. Dans les séances de dédicaces au moment de la sortie des Oubliés d'Annam, bien des lecteurs m'ont dit leur plaisir de découvrir un phénomène dont ils n'avaient jamais entendu parler. C'est une des explications du succès de cet album.

1001scénaristes : Dans votre travail, on constate un glissement de thématiques plutôt centrées sur les luttes collectives vers des histoires qui s'intéressent à des destins individuels, avec un contexte nettement plus en arrière-plan.

Frank Giroud : Le glissement est sûrement personnel. A l'origine, je plaçais la lutte collective au-dessus du reste. Progressivement, j'ai découvert l'importance de disciplines plus centrées sur l'individu et dont je n'étais pas familier, comme la psychanalyse, le développement personnel, la méditation ou la recherche spirituelle hors de tout courant... Sans renier aucunement le combat de groupe, j'ai acquis la certitude que la transformation de la société passe d'abord par la transformation de l'individu lui-même. Je pense que cette prise de conscience a des répercussions dans ce que j'écris.

1001scénaristes : Et d'un point de vue dramaturgique, c'est aussi une évolution dans votre façon d'écrire les histoires ?

Frank Giroud : Sur le plan de la dramaturgie, je n'ai pas l'impression que mon approche ait énormément changé. En ce qui concerne l'épaisseur des personnages, oui : leurs conflits intérieurs sont plus nombreux. Même si je pense n'avoir jamais créé de héros vraiment manichéen, ceux d'aujourd'hui sont sans doute moins monolithiques qu'ils pouvaient l'être avant. Et ma construction scénaristique est sûrement plus sophistiquée, puisqu'elle bénéficie de l'expérience acquise au cours de vingt-cinq années d'écriture. Quant aux histoires, elles ont sans doute gagné en densité dans la mesure où elles sont recentrées sur le personnage, et où le contexte historique et global s'efface au profit de l'environnement immédiat de ce dernier.

1001scénaristes : Vous abordez des thématiques parfois délicates ou peu abordées en bande dessinée : les pans cachés de l'histoire, l'islamisme, l'homosexualité... Pensez-vous que la bande dessinée aurait besoin de se confronter plus souvent à des sujets comme ceux-là ?

Frank Giroud : Je crois que depuis une dizaine d'années elle aborde tous les sujets. Mais comme c'est une évolution récente, il reste encore des domaines moins exploités que d'autres. L'homosexualité, par exemple, avait été traitée par Fabrice Neaud dans son Journal, et par Emmanuel Lepage dans Névé, de façon un peu plus discrète. Mais avec Histoire d'Alban Méric (tome 2 de Quintett), c'est en effet la première fois qu'elle apparaît dans une histoire d'aventure grand public. Comme je vous l'ai dit, j'ai horreur des sentiers battus. Alors j'ai tendance à m'engouffrer dans ceux que délaissent mes collègues !

1001scénaristes : Une thématique également récurrente dans votre travail est celle de la lutte contre l'oppression, les systèmes politiques ou de pensée qui enferment. Le monde actuel vous paraît-il en progression ou en régression de ce point de vue-là ?

Frank Giroud : Personnellement, je suis plutôt du genre optimiste. Prenons le cas de l'intégrisme musulman, par exemple. Bien sûr, on peut dire : l'islam se radicalise, il dérive vers le terrorisme en Occident, tandis qu'ailleurs on revient aux théocraties. Mais les Frères musulmans ont été fondés en 1923 en Egypte, et leur action terroriste a culminé au début des années 50, époque où ils multipliaient les attentats et les assassinats politiques, jusqu'à ce que Nasser, après avoir échappé de peu à la mort, ne déclenche une répression qui les a affaiblis un moment. Ce phénomène qu'on semble découvrir aujourd'hui, était déjà connu dans les années 40 et 50. Il y a des cycles. Cette tension revient à l'ordre du jour à cause d'une disparité Nord/Sud insupportable, comme à la fin de l'époque coloniale. Mais la situation a évolué. Même si les inégalités persistent, je crois qu'il y a aujourd'hui davantage d'individus capables de réfléchir et de proposer des solutions. Certains mouvements de pensée ont pu s'essouffler (la Franc-Maçonnerie, les Cercles de Réflexion marxistes ou, de l'autre bord, le Club de l'Horloge) mais d'autres ont pris le relais, comme Attac par exemple, ou la Confédération paysanne, sans compter les forums de discussion qui naissent à droite et à gauche sur Internet (on y trouve du bon et du moins bon mais c'est quand même un outil extrêmement utile). Qu'il s'agisse des relations économiques et sociales ou de l'environnement (une préoccupation majeure pour moi), il est possible qu'émergent des solutions, qui ne viendront plus forcément du monde politique, mais davantage de la société civile...

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Arnaud Claes
(Mai 2006)
  
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