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Entretien

 


Frank Giroud (3/3)

Le scénariste d'Azrayen' nous décrit ses méthodes de travail

[ Interview complète : 1/3 - 2/3 - 3/3 - Document ]

1001scénaristes : Qu'est-ce qui caractérise pour vous une bonne histoire ?

Frank Giroud : Une bonne histoire, c'est d'abord une histoire surprenante. Je déteste les romans, les films ou les BD qui me donnent l'impression de les avoir déjà lus ou vus. Que ce soit par le sujet lui-même ou par la façon dont il est traité, j'aime être surpris. Ensuite, j'aime que les personnages aient du fond, qu'ils ne soient pas de simples rouages, qu'avant de vivre un conflit extérieur ils aient déjà connu des conflits intérieurs. Ce n'est pas pour rien que je bâtis une biographie complète pour chacun de mes personnages ! Une page pour un personnage secondaire, deux ou trois pages si c'est un personnage principal, dans lesquelles je résume sa vie, depuis sa naissance jusqu'au moment où il intervient dans l'album. J'aime que l'histoire me surprenne aussi dans le cours du récit, qu'elle multiplie les rebondissements inattendus... Si elle cumule tous ces ingrédients, il y a des chances que je m'en souvienne longtemps après l'avoir terminée. Et cette persistance dans le souvenir, pour moi, c'est un test radical !

1001scénaristes : Quelles sont les Suvres qui sont des références pour vous sur le plan de l'écriture ?

Frank Giroud : Il y a les Suvres qui m'ont amené à la lecture et à l'écriture d'abord : celles d'Alexandre Dumas, et puis tous les livres que j'ai lus quand j'étais ado, L'île au trésor de Stevenson, certains romans de Jules Verne, de Paul Féval, de Zévaco... ou de Pagnol... Plus tard, Zola, Steinbeck, John Irving, John Fante... Et dans la catégorie polar, Boileau-Narcejac. Ce duo a l'art de prendre des personnages au départ très ordinaires qui, à cause d'une toute petite lâcheté perpétrée à un moment donné, vont se retrouver pris dans des pièges effroyables. Et pour en sortir, ils devront faire preuve d'un courage infiniment supérieur à celui dont ils auraient eu besoin pour ne pas commettre la petite lâcheté de départ ! Je pense que certains Mandrill, notamment les tomes 3 et 4, sont très influencés par la mécanique chère à ces deux auteurs. Côté cinéma, j'aime beaucoup Forman, Kubrick, Polanski, Ridley Scott, David Lean... ou Clint Eastwood. Quand j'étais gamin, il me fascinait dans les films de Leone ; puis, après quelques années d'égarement dans des nanars douteux genre Dirty Harry, il est revenu à des réalisations très fortes ! Le chef d'Suvre absolu restant à mes yeux Sur la route de Madison. Pourtant, ce n'est pas un scénario à rebondissements. C'est une histoire d'amour très simple, mais admirable. Côté BD (et même si ce choix peut paraître curieux, tant mon univers est éloigné du sien), j'adore Van Hamme. Il a une efficacité extraordinaire, un sens instinctif de la narration, du récit, des rebondissements... Certes, il tombe dans le travers de tous les feuilletonistes. A partir d'un certain moment, il rallonge la sauce, tire sur la ficelle et se parodie lui-même. Mais les 8 premiers tomes de XIII sont exceptionnels. De même que les 6 premiers Largo Winch, les trois-quarts des Thorgall, Le Schninkel ou SOS bonheur. Si la BD est devenue aussi populaire, elle le lui doit en partie. Dans la nouvelle génération, je citerais Fabien Vehlmann : les Green Manor sont de vrais petits bijoux ! On y trouve à la fois une ambiance, des personnages marquants et un récit bourré de rebondissements... Le tout en 8 pages. Chapeau, p'tit gars !

1001scénaristes : Le spectre est large !

Frank Giroud : Ca fait partie de ma façon d'être en général. Papillonner dans beaucoup de domaines. Il y a énormément de gens qui, quand ils sont tombés sur un film, un roman, une BD extraordinaire, lisent toute l'Suvre, voient toute la filmographie ou la bibliographie de son auteur. Ce n'est pas du tout mon cas. Il y a tellement, tellement de choses à voir, dans le monde et en général, que la focalisation m'effraie ! J'ai envie de lire et de voir trop de merveilles pour ne me cantonner qu'à un seul écrivain, cinéaste ou scénariste. Du coup, je m'arrêterai davantage sur une Suvre que sur un auteur. Des exemples ? Un jour sans fin, pour sa mécanique géniale, Dans la peau de John Malkovich ou Memento, véritables petits bijoux scénaristiques. Avec des coups de cSur pour certaines scènes. Dans Sur la route de Madison (encore !), celle où se concrétise enfin l'attirance entre Clint Eastwood et Meryl Streep. Les deux personnages ont passé la journée ensemble, sans rien oser, et le soir, au moment où ils se mettent à table, le téléphone sonne. Tandis qu'il mange sa soupe, elle papillonne derrière lui, apparemment toute à sa conversation téléphonique. Puis, soudain, dans un mouvement subtil et naturel, sa main se pose sur l'épaule de l'homme. Ce ne sont que des doigts qui se posent sur une épaule, et pourtant... je ressens à chaque fois la même émotion ! Voir une vie basculer juste avec un geste ou un regard, c'est quelque chose de si extraordinaire et de si vrai à la fois... Quand une telle scène est rendue avec un tel talent, c'est du bonheur pur. En BD, ces petits instants sont encore plus difficiles à transmettre. Nous ne disposons ni du grand écran, ni de la musique... Pourtant, quand le scénario est servi par un grand dessinateur, ça peut marcher ! Dans le tome 9 du Décalogue, par exemple, l'homosexualité de Desnouettes n'est jamais présentée explicitement, mais Michel Faure a réussi à la faire passer dans un regard , dans un geste, dans une attitude... Inutile de vous raconter ma joie lorsque j'ai reçu ces planches !

1001scénaristes : Tout à l'heure vous parliez du fait que vous construisez des biographies très détaillées pour chacun de vos personnages. Ça évoque des méthodes de travail à l'américaine : beaucoup de "gourous" du scénario recommandent de savoir tout du moindre personnage. Est-ce que vous êtes familier des théories de ces auteurs ?

Frank Giroud : A vrai dire, je n'ai découvert l'existence d'ouvrages sur le scénario et la dramaturgie que très tard. Ce n'était pas un refus de ma part, mais... j'ignorais tout simplement leur existence ! On m'avait toujours dit que pour devenir écrivain ou scénariste il fallait se former soi-même. C'est ce que j'ai fait en lisant des BD et en les décortiquant. Les premiers livres de dramaturgie m'ont été signalés par des collègues scénaristes. Entre autres Makyo et Tronchet, que je fréquente dans des "cercles de lecture" (lieux d'échange où scénaristes, écrivains, cinéastes et dramaturges présentent leurs dernières productions et les soumettent à la critique des autres). C'est dans le cadre de ce groupe que j'ai entendu parler pour la première fois du Lavandier, La dramaturgie, qui pour moi a été une révélation. Bien écrit, facile à lire, nourri de très nombreux exemples, il m'a enthousiasmé, et je l'ai conseillé à des tas de gens. Mais c'était il y a... 5 ans seulement ! Certes, j'appliquais déjà un certain nombre de règles, mais sans le savoir. Et la lecture du Lavandier et du Linda Seger (Faire d'un bon scénario un scénario formidable, qui est un peu son résumé) m'a permis de théoriser mon travail, de prendre conscience des mécanismes que j'utilisais instinctivement... et de les perfectionner. On peut se demander si je n'aurais pas gagné du temps en les découvrant plus tôt. Peut-être. En même temps, cette progression hors de tout enseignement m'a permis de trouver une voie personnelle... La théorie c'est bien, mais je préfère la pratique. Pour répondre à la question du début, la fiche bio est antérieure à la découverte de ces bouquins, puisque je les rédigeais déjà du temps des premiers Louis la Guigne.

1001scénaristes : Comment assurez-vous votre productivité actuelle ?

Frank Giroud : C'est un gros problème pour moi. D'autant plus que cette surabondance de travail tombe en même temps que la paternité. Bien évidemment il n'est pas question que je néglige mon enfant... Pourquoi brutalement cette explosion, alors que pendant des années je tournais à deux ou trois histoires par an ? Eh bien... parce que quand toutes les portes s'ouvrent brusquement d'un coup, il est bien difficile de rester sur le seuil ! Surtout lorsque pendant des années, on a eu tant de mal à les entrouvrir ! De plus, l'aventure du Décalogue m'a donné une énergie, un enthousiasme et une boulimie intenses. Les idées se sont bousculées et il m'a été impossible, dans un premier temps, de les sélectionner, d'en reporter certaines à plus tard. Dans la mesure où tout le monde me réclamait des histoires, et où j'avais ces histoires sous la main, il me paraissait impensable, surtout vu mon parcours antérieur, de ne pas les donner. Je me suis donc retrouvé avec... trop de travail. La tâche est d'autant plus ardue qu'il est tout à fait hors de question de bâcler quelque histoire que ce soit. Mon objectif est aujourd'hui de retomber à quatre, cinq scénarios par an. Un chiffre raisonnable, qui me permettra de m'occuper de ma fille et de retrouver le temps des fêtes, des voyages et des amis !

1001scénaristes : Comment organisez-vous votre temps ? Quelle est votre journée, votre semaine de travail type ?

Frank Giroud : Il n'y a pas de règle. Contrairement à d'autres, je n'ai aucune discipline de travail. Un auteur comme Simenon, dont les journées étaient réglées comme du papier à musique, m'impressionne beaucoup, mais je ne suis pas sûr de pouvoir - ou de vouloir - l'imiter. Je fonctionne aux envies, aux impulsions... qui sont elles-mêmes contrecarrées par l'irruption inattendue de circonstances extérieures auxquelles je ne sais pas toujours me soustraire (comme les interviews, par exemple !).

1001scénaristes : Quelles sont les étapes que vous suivez dans l'écriture d'un scénario ?

Frank Giroud : Là, par contre, je suis plus rigoureux ! (rires)

Première étape, l'idée. Elle peut venir de n'importe où : d'un article scientifique sur les Pôles (qui va donner Le Serpent sous la Glace), d'un fait divers sur des soldats rapatriés quarante ans après leur mort (Les Oubliés d'Annam), d'une anecdote racontée par un ancien officier (Azrayen'), un pêcheur de l'Amazone (L'Echange, tome 6 du Décalogue)... ou alors d'une grande colère (Les Parias, tome 12 de Louis la Guigne ou La Fatwa, tome 2 du Décalogue).

Seconde étape, la fermentation : l'idée initiale va mûrir, se coller à des petites copines qui n'ont peut-être rien à voir avec elle. Mais tout d'un coup la proximité des deux va donner une histoire tout à fait inattendue et originale. Ce temps de maturation peut durer une nuit comme dix ans - les deux cas étant exceptionnels. En moyenne il va durer quelques mois.

Puis à un moment, il y a un déclic. Comme dans la confection d'un puzzle, surgit soudain la pièce manquante ! Et tout se met en ordre. Lorsqu'arrive ce moment magique, presque orgasmique, j'abandonne tout dans l'instant. Je me jette sur ma feuille de papier, je prends des notes, je trace des arbres généalogiques, des connexions, des bribes de scènes, parfois même des fragments de dialogues. Cet état de transe dure un, deux, trois jours.

Dans la foulée, je tape le synopsis. Sachant qu'aujourd'hui, j'ai la possibilité d'écrire d'emblée de véritables séquenciers : c'est-à-dire des résumés divisés en petits paragraphes qui sont déjà des amorces de scènes, sur dix ou douze pages. Bien évidemment, quand j'ai débuté, je ne pouvais pas me le permettre : mes synopsis ne devaient pas dépasser deux ou trois pages... sous peine de ne pas être lus !

Le synopsis une fois écrit, je le laisse reposer un moment, et je le fais lire. Aujourd'hui, où je suis plus demandé que demandeur, je m'entoure de quelques garde-fous. Je soumets donc mon travail à l'Sil redoutable de ma femme, Virginie Greiner, qui est aussi du métier, et à celui de mon complice Florent Germaine, qui a été mon documentaliste et qui est mon coscénariste sur L'écorché, ainsi qu'aux membres de mon cercle de lecture, souvent plus critiques que mes directeurs de collection... Si les remarques me paraissent judicieuses, je réécris certains passages.

Ensuite, je rassemble la documentation. Si besoin est, je pars en repérage. Sur place, je m'arrange pour habiter chez des autochtones à qui je raconte l'histoire et qui me font parfois des suggestions intéressantes. Je fais des croquis, je prends des tas de notes et surtout beaucoup de photos pour le dessinateur... l'idéal étant évidemment que celui-ci m'accompagne (ce fut le cas pour le premier tome du Décalogue, Le Manuscrit, à l'occasion duquel Joseph Béhé et moi avons sillonné ensemble les rues de Glasgow, à la recherche des coins qu'allait hanter le Tueur de la Clyde !).

Au retour, je réécris éventuellement le synopsis, ce qui a été le cas pour Azrayen' après mon voyage en Algérie, pour La fille aux ibis après mon voyage en Roumanie, et d'autres encore...

Puis je fais un découpage global : j'attribue un certain nombre de pages à chaque scène, de façon à retomber sur mes 46, 54 ou 62 pages.

Et enfin, j'attaque le travail planche par planche, en suggérant une mise en scène, en décrivant chaque case et en la dialoguant.

[Un exemple : fiche biographique du personnage principal, synopsis et continuité dialoguée de la première page de Histoire d'Alban Méric, tome 2 de Quintett.]

1001scénaristes : Quelle marge laissez-vous au dessinateur par rapport à votre texte ?

Frank Giroud : Par rapport au dialogue, il y a très peu de marge. Si mon partenaire veut le modifier, il faut qu'il m'explique pourquoi ! Par contre, en ce qui concerne le découpage lui-même, il est très libre. A condition qu'il retombe sur la même case finale (et donc qu'il garde le même rythme narratif général), il peut changer ma mise en scène comme il l'entend. Sauf exceptions très rares, je ne fais pas de story-board. Il faut que mon histoire devienne la sienne, qu'il s'y sente parfaitement à l'aise. De sa liberté dépend son plaisir... et de son plaisir la qualité finale de l'album.

[ Interview complète : 1/3 - 2/3 - 3/3 - Document ]


Arnaud Claes
(Mai 2006)
  
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