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Entretien

 


Lucas Belvaux

A l'occasion de la sortie de son 6ème long métrage, La raison du plus faible, le réalisateur et scénariste nous parle de son travail d'écriture

=> Lire aussi une scène du scénario

1001scenaristes : La raison du plus faible est parti du désir de filmer le quartier de hautes tours, à Liège, cadre d'un fait divers qui a inspiré la fin du film. Est-ce que ce point de départ très visuel est caractéristique de votre démarche créatrice ?


Lucas Belvaux : Oui, assez. C'est la théorie de l'appel de fiction : tout à coup, une personne qu'on rencontre, un endroit vous donne une envie suffisamment forte pour écrire un scénario. Là, ça a été un mélange de deux envies : un scénario auquel je réfléchissais depuis un moment, qui racontait à peu près cette histoire-là, mais à Marseille, avec une structure beaucoup plus fragmentée - on voyait plus les flics, on voyait les familles... Et quand je suis arrivé à Liège pour y présenter un film, quand j'ai vu le quartier et qu'on m'a raconté cette histoire, tout à coup ça a cristallisé des envies et déplacé le scénario, qui a pris aussi un aspect plus personnel, puisque je suis moi-même originaire de Wallonie.

1001scenaristes : Votre scénario est écrit de façon très concise, il y a peu de descriptions, essentiellement des dialogues...

Lucas Belvaux : Le scénario est un outil de travail qui sert dans un premier temps pour trouver de l'argent et des partenaires. Ça doit donc être un objet lisible, le plus facilement et agréablement possible. Il faut tenir compte du fait que les gens qui découvrent le scénario à ce stade-là en ont beaucoup à lire, que ce soient les acteurs, les financiers, les producteurs, les agents... Donc j'écris en général assez gros, c'est du caractère 14, et puis rédigé de manière assez fluide en effet. En revanche, lorsqu'il y a des séquences sans dialogues et assez descriptives, j'essaye d'être le plus proche possible de l'image, du rythme, mais aussi du sentiment à rendre.

1001scenaristes : Votre filmographie témoigne de votre goût pour le travail sur le genre : ici, vous utilisez le film noir pour raconter une histoire de déclassés dont on sent qu'elle vous tient particulièrement à cSur.

Lucas Belvaux : Le film noir, c'est un genre qui porte un sujet clandestin. L'histoire policière en masque une autre qui doit être dissimulée pour cause de censure soit économique, soit politique, selon les périodes. Aujourd'hui, on est dans une époque de "censure économique" : une histoire sur la difficulté de vivre à Liège quand on est chômeur, ça n'intéressera pas grand monde. Par contre, si ces chômeurs font un casse... Et puis ce genre me permettait de sortir d'un réalisme qui ne m'intéresse pas particulièrement.

1001scenaristes : On sent dans La raison du plus faible assez rapidement le poids de la fatalité sur les personnages, ce qui fait du film une sorte de tragédie contemporaine. Etait-ce aussi votre sentiment pendant l'écriture ?

Lucas Belvaux : Oui. La fatalité, ici, n'est pas métaphysique, elle est économique, sociétale. Il faut dénoncer une société qui accepte le destin tragique de 15 ou 20 % de la population ! On ne peut pas l'accepter, ça va à l'encontre de l'idée même de civilisation.

1001scenaristes : Jusqu'à présent, au cinéma, vous êtes toujours votre propre scénariste : est-ce que vous n'éprouvez pas le besoin de travailler avec d'autres personnes, ou bien avez-vous essayé sans que ça fonctionne ?

Lucas Belvaux : Ça vient surtout du fait que je suis autodidacte, et donc quand j'ai commencé à écrire, je l'ai fait comme ça venait, en partant d'une situation, de personnages, en avançant au fil de l'inspiration, ou de ce que les personnages induisaient... Maintenant je commence à maîtriser ma technique, mais au début ça a été un peu difficile, et j'avais parfois des trous de deux, trois mois pendant lesquels il ne sortait pas grand-chose de bien. Plusieurs fois, j'ai donc essayé de travailler avec des coscénaristes. Et je me suis rendu compte que ça ne se passait pas très bien, du fait que j'avais une sorte de vision globale du film, et qu'il était difficile d'y amener des choses extérieures parce que j'étais incapable d'exprimer ce vers quoi je voulais aller. Donc j'ai fait le constat qu'il était plus agréable d'avancer à mon rythme, en me laissant toutes les libertés possibles.

1001scenaristes : Que représente pour vous l'étape de l'écriture d'un film, est-ce que c'est un plaisir, est-ce que vous préférez le tournage... ?

Lucas Belvaux : Chaque période est différente et a ses plaisirs propres. La particularité, pour moi, c'est qu'en écrivant, je pense déjà à la mise en scène, au décor... Si j'ai un problème de scénario que je n'arrive pas à résoudre, je ne m'interdis pas de m'arrêter trois jours pour faire du découpage ; et souvent le découpage va m'aider à avancer dans le scénario, en apportant d'autres solutions, d'autres possibilités. Par moments, je coupe des séquences dès l'écriture parce que je sais que je ne les monterai pas. En sens inverse, j'ai appris, avec l'expérience, que la mise en scène ne sauve pas tout : ce qui ne fonctionne pas au scénario ne fonctionnera ni au tournage, ni au montage. La solution doit se trouver dans le scénario.

1001scenaristes : Utilisez-vous des ouvrages théoriques sur l'écriture scénaristique ?

Lucas Belvaux : Non, parce que je n'ai pas envie d'aller chercher des recettes. Je pense que d'un film à l'autre, ça change, et puis je ne crois pas à une technique d'écriture du scénario. Il y a des bouquins américains qui sont franchement terrifiants ! Maintenant, une chose dont je suis sûr, c'est que tout le monde doit trouver sa façon de travailler, donc si on a besoin de se nourrir avec l'expérience des autres ou un bagage théorique, pourquoi pas, il ne faut rien s'interdire. Mais je pense que l'intérêt, c'est d'arriver à quelque chose qui soit proche de soi, et dans le style et sur le fond. Il faut raconter une histoire qu'on a vraiment envie de raconter. Olivier Assayas dit qu'un film vaut autant par ses défauts que par ses qualités, et je pense que c'est vrai : des choses peut-être moins réussies, moins efficaces, amèneront quelque chose de plus au film, une tension, un déséquilibre... Il vaut mieux un beau défaut qu'une qualité calibrée.

Arnaud Claes
(Juillet 2006)
  
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