Accueil     Scénaristes     Scénarios     Magazine     Petites Annonces     Liens
 
     
Accueil > Magazine > Article :

Point de vue

 


crédits : France 3


Du sang sur la plume

Indigènes, L'Affaire Villemin : deux exemples récents de fictions inspirées du réel qui ont eu un impact sur ce même réel. Progrès ou dérive ? L'analyse de Claire Dixsaut

"Face au risque que crée le déchaînement médiatique&" Cest par ces mots que les avocats de Mme Muriel Bolle justifient leur requête en réouverture de linformation judiciaire sur lassassinat du petit Grégory Villemin. Lamusant, cest que cette requête est intervenue deux jours avant la diffusion sur France 3 du premier épisode de la mini-série sur cette affaire, quand le "déchaînement médiatique" que les avocats appellent de leurs vSux navait pas montré le bout de son nez.

Nous assistons ici au deuxième effet Villemin. Le premier fut une jurisprudence fracassante, il y a quelques mois, qui refusait aux protagonistes de laffaire le droit de lire le script, de visionner les épisodes avant diffusion, et donc de demander des coupes. Motif : les faits en question furent en leur temps "largement médiatisés".

Les médias encore, qui semparent de limage des "Indigènes" recevant leur prix dinterprétation à Cannes et poussent, pour la première fois dans lhistoire, un Président de la République à une réforme. Les médias, symptôme ou bouc émissaire dun phénomène nouveau : il semble bien que nous soyons entrés dans une ère où la fiction, à force de semparer du réel, se mette à le façonner.

Comment en est-on arrivé là ? Depuis vingt ans, la fiction télé sest délibérément coupée du monde. Encore récemment, cétait le pays joyeux des enfants heureux, des nègres gentils, des huissiers compréhensifs, des quidams héroïques. Famille, travail et bons sentiments promettaient au spectateur un paradis néo-pétainiste aux couleurs vives. Ce réel-là, qui prétendait sappuyer sur notre vie quotidienne, personne ny croyait. Mais le réel spectaculaire, celui du crime, des affaires dEtat et des secrets itou, plus il est fantasmatique, plus le spectateur en exige une lecture "authentique". Une explication en profondeur, que le journalisme, faute de temps, de moyens et dambition, a depuis longtemps cessé de proposer.

Cest une vraie dérive, celle qui demande à lauteur de fiction de dire toute la vérité, rien que la vérité. On sait depuis Dumas ce quil faut faire à lHistoire pour la transformer en histoire. Cest le métier. On sait aussi, depuis le Masque de Fer du même Alexandre, que les belles hypothèses romanesques viennent sinscrire dans la sagesse populaire plus durablement que la vérité même. Cest un bonheur décrivain, et une terreur de citoyen. Combien de temps avant quune fiction sur telle erreur judiciaire tragique, sur tel crime non élucidé, provoque le lynchage ou le suicide de ses protagonistes ? Quel scénariste veut avoir sur sa plume le sang de ses héros ?

Cest ici rien de moins que la nouvelle place de lauteur dans la société qui se joue. La fiction du réel lui offre loccasion dinformer mieux que les journalistes, de faire rêver mieux que la télé-réalité, et de devenir le porte-parole courageux dun propos difficile. Dans le même temps, elle remet en question ses droits les plus essentiels : avoir un point de vue, imaginer situations et personnages, mentir - et se tromper. Plus linfluence du scénariste sur le réel saccroît, plus sa position devient risquée. On peut parier que son droit à lerreur, à limagination, bref à lhistoire, sera sérieusement battu en brèche dans les cours de justice ces prochaines années. Scénaristes, mes frères, il est temps de prendre un avocat.


Claire Dixsaut
(Novembre 2006)
  
1001scenaristes.com - mentions légales - contact

International : 1001scenaristes - 1001screenwriters - 1001guionistas - 1001drehbuchautoren