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Télévision

 

Muriel Robin dans le rôle titre
crédits : TF1


Marie Besnard : deux fictions, deux époques

En plein débat sur les fictions du réel (objet du numéro 28 de La Gazette des scénaristes), le téléfilm de Christian Faure, écrit par Olga Vincent et Daniel Riche, sur la "bonne dame de Loudun" a battu des records d'audience

Après le succès de Jean Moulin et de Dominici, TF1 démontre une fois encore que l'intérêt du public pour la fiction du réel - notamment sur les grandes affaires criminelles - ne se dément pas. C'est sans doute pour cela que la chaîne, qui avait déjà produit il y a tout juste 20 ans un téléfilm sur ce sujet (L'affaire Marie Besnardw avec Alice Sapritch et Bernard Fresson, réalisé par Yves André Hubert et écrit par Frédéric Pottecher) propose ici au public une version résolument moderne de ce que l'on a appelé "le procès du siècle".

Après avoir passionné la France entière pendant plus d'une décennie, si l'histoire de "l'empoisonneuse" fait encore recette, c'est qu'elle conserve tout son mystère. Presque douze ans d'instruction, trois procès d'Assises pour douze meurtres présumés, 57 mois de prison, des dizaines de batailles d'experts, une masse colossale d'informations et de gros titres dans les journaux, le tout sur fond de dénonciations et de rumeurs qui aboutissent à l'acquittement de Marie Besnard sans qu'aucune preuve de sa culpabilité ou de son innocence ne soit produite ! Scandale pour les uns, erreur judiciaire pour les autres, la vérité ne sera jamais prouvée. C'est de ce mystère que naît la passion du public, hier comme aujourd'hui.

Si la télévision est bien le reflet de son époque, la meilleure façon de le constater est de regarder de près la façon de raconter, à vingt ans d'écart et sur une même chaîne, la même histoire avec le même souci de véracité et de crédibilité.

En effet, les faits "historiques" sont les mêmes, vérifiables dans les archives judiciaires et journalistiques de l'époque. La structure des deux récits est également en deux parties, la seconde débutant au moment du deuxième procès délocalisé de Poitiers à Bordeaux. Il s'agit aussi de deux films d'atmosphère, d'époque dans lesquels chaque costume, chaque décor répond à l'exigence d'une description fidèle des gens, de la vie rurale et de la société entre 1948 et 1961. Enfin, aucun des deux films ne répond à la question de fond : coupable ou innocente ?

Les similitudes s'arrêtent là car, en vingt ans, on est passé d'une fiction la plus proche possible du réel (ce qui s'est vraiment passé : les faits, les personnages tels qu'ils ont été décrits à l'époque) à la fiction du réel, c'est-à-dire, pour citer Takis Candilis dans La Gazette n°28 : "une très grosse part de fiction mais basée entièrement sur des faits réels". Si la différence ne semble pas évidente exprimée ainsi, il suffit de regarder de près le point de vue narratif du film de 1986 par rapport à celui de 2006.

Dans le premier cas, une voix off extérieure au récit relate les grandes étapes de l'histoire et reprend les faits avérés. Elle sert de lien entre les différents procès qui sont eux-mêmes relatés avec une extrême précision : batailles d'experts se succédant à la barre pour défendre des thèses opposées, embarras des témoins confondus ou confus pendant leur déposition, silence obstiné de Marie Besnard qui n'intervient que pour crier au mensonge et clamer son innocence... Chaque personnage donne à la barre sa version des faits. Ce que dit Marie Besnard à ses avocats est montré en flash-back et le reste du récit est pris en charge par les avocats de la défense que l'on voit se démener pendant les trois procès et gagner finalement la partie.

Dans le film de 2006, Olga Vincent et Daniel Riche prennent un tout autre parti. En effet, ils créent de toutes pièces le personnage de Simone, la jeune journaliste, dont on va suivre le point de vue pendant tout le récit. Grande trouvaille scénaristique que cette jeune femme, originaire de Loudun et miroir de son époque, qui eut elle-même a souffrir de la rumeur et de la vindicte populaire au travers de l'histoire de sa mère, tondue à la Libération pour avoir été jugée coupable par les habitants d'une soi-disant relation avec un allemand pendant la guerre ! En créant cette sous-intrigue du passé douloureux de Simone, les scénaristes adoptent le point de vue de la jeune femme qui prend fait et cause pour Marie Besnard au moment où tout - et tout le monde - l'accuse, persuadée que la "bonne dame de Loudun" est, elle aussi, victime de dénonciations calomnieuses et de la cruauté de ceux qui jadis ont brisé la vie de sa mère.

A contre courant de l'opinion publique, Simone fait tout pour prouver l'innocence de Marie, confondant sa souffrance avec la sienne. Cette croisade va lui permettre de déployer tout son talent de journaliste au service d'une cause, de s'imposer dans un milieu d'hommes et de s'affranchir de son passé. Ainsi caractérisée, Simone incarne la femme moderne, émancipée et donne au spectateur l'envie de croire avec elle que Marie Besnard n'est pas coupable mais victime d'une horrible rumeur.

La deuxième sous intrigue de l'histoire d'amour entre Simone et André, l'avocat de Marie Besnard, permet quant à elle de renforcer le renversement de situation lorsque Simone, progressant dans son enquête pour faire éclater l'innocence de Marie, se met à douter. Habilement manipulés par le jeune avocat ambitieux et sans scrupules, l'opinion, les médias et la société toute entière font alors marche arrière : Marie Besnard est innocente, il n'y a pas de preuves, les experts sont incapables de se mettre d'accord, les témoignages ne sont que des rumeurs. Simone quant à elle acquiert petit à petit la conviction du contraire, renforçant par là même celle du spectateur attaché à son point de vue.

Enfin, au défilé des experts du film de 1986, drapés dans leur dignité, répond une pantalonnade qui ridiculise des savants incapables de se mettre d'accord entre eux. Des faits rapportés avec distance, on passe à l'émotion du spectateur qui reste, comme Simone, avec un doute terrible.

Si les deux films critiquent les errements de la justice, les insuffisances de preuves, l'ambition de certains jeunes fonctionnaires, le plus récent jette - grâce à une large part faite à la fiction - un éclairage cruel sur le rôle des médias et de la rumeur publique. Moderne par sa construction, son rythme, ses personnages et les libertés prises avec le réel, il rappelle d'autres films (comme Le Corbeau de Clouzot), d'autres procès (Outreau), et surtout que la nature humaine reste la même, quelle que soit la façon dont on raconte les histoires...


Sérine Barbin
(Novembre 2006)
  
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