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Entretien

 


crédits : A. Claes


Fabien Nury

Membre du Jury de la Meilleure bande dessinée adaptable au dernier Forum International Cinéma et Littérature de Monaco, le scénariste de bande dessinée et de cinéma a évoqué pour nous son travail et ses projets en cours.

Pouvez-vous nous retracer votre parcours ?

J'ai fait des études de commerce, et je me suis aperçu en école de commerce que la gestion, ce n'était pas pour moi, et que j'avais besoin d'activités qui me passionnent véritablement. Mon rêve, c'était de raconter des histoires : j'adore qu'on m'en raconte, et j'aime en raconter. Je suis donc devenu un autodidacte du scénario. L'avantage des écoles de commerce, c'est que ça mène à tout : donc en sortant de mon école, j'ai fait du marketing, puis je suis passé à la pub, etc. Et je faisais de la BD en parallèle, le soir et le week-end. Après, on vend une BD, et puis on en vend une autre... et un jour on se retrouve scénariste à plein temps !

Lorsque vous travailliez dans la pub, vous avez réalisé des clips ?

Non, c'est une erreur de biographie : j'ai écrit des clips, dans lesquels il m'est arrivé de jouer d'ailleurs, déguisé !... et puis j'allais sur le tournage effectivement, mais je n'étais pas le réalisateur officiel.

Mais la réalisation, c'est tout de même le but ultime pour vous ?

C'est un rêve de gosse, oui !... Je n'ai pas le talent d'un dessinateur, or je pense qu'une grande partie de la magie de la bande dessinée est contenue dans le dessin. Aujourd'hui, je n'écris que des outils, aussi bien en BD que pour le cinéma. Alors que, quand tu réalises un film, c'est ton film : tu prends beaucoup de risques, tu travailles beaucoup, tu te crèves, mais t'as quand même décroché le pompon !

Même en tant que réalisateur, on n'a pas la main sur tout !

Evidemment, le cinéma est un art collectif : on fait faire, plus qu'on ne fait. Sur le plan technique, j'ai un grand nombre de lacunes - mais j'ai envie d'apprendre !... La question est de bien s'entourer : tout dépend des collaborateurs. C'est vrai aussi en BD : si ça marche bien avec l'éditeur, avec le dessinateur, on apprend très vite. Au cinéma, je pense que c'est la même chose, avec plus de monde.

Quelles sont pour vous les spécificités des deux supports, BD et cinéma ? Comment abordez-vous une histoire pour l'un ou l'autre ?

La différence, c'est le son. Et ça a une importance faramineuse. L'exemple le plus flagrant, à mon avis, est sur la question de l'angoisse. On peut faire des BD très angoissantes : les Japonais ont des titres très forts à ce niveau. Malgré tout, on a surtout peur de ce qu'on entend mais qu'on ne voit pas : c'est l'éternel truc qui consiste à mettre un gamin dans le noir et à gratter à la porte? Ça, c'est très difficile à reproduire en bande dessinée. En revanche, il y a une spécificité narrative à la BD : l'ellipse. On va rarement faire des monologues. Et puis il y a une force d'imagination de la bande dessinée qui est immense - certains blockbusters hollywoodiens arrivent à mobiliser autant d'univers que les BD ; mais quand on pense à L'Incal, à Universal War One, ou même, dans un cadre plus réaliste, à W.E.S.T., ça serait très cher à réaliser au cinéma. La bande dessinée est un immense espace de liberté. Le cinéma est un espace de discipline.

Deux axes reviennent beaucoup dans votre travail : le fantastique et, systématiquement, un contexte historique. Pourquoi cette prédilection pour la période située entre la fin du XIXe et le milieu du XXe siècle ?

Il faut croire que cette période me plaît ! Je vais quand même essayer d'en changer... (rire) D'une manière générale, pour me faire rêver, il suffit de me donner un lieu et une date. Il y a des scénaristes qui ont une forte capacité d'invention, qui créent des mondes - pas moi. J'ai de l'imagination, mais pas d'invention. Donc j'ai besoin de nourrir mon imagination, de lire et de me documenter. C'est ça qui est mon carburant à histoires. Je peux travailler sur des sujets contemporains, c'est le cas en ce moment ; je serais relativement peu à l'aise en SF ; mais l'Histoire contient un tel vivier de sujets, c'est quelque chose qui me fascine. Plus je bosse, et plus je regrette d'avoir été un cancre en cours d'histoire, et plus j'en veux à certains profs de n'avoir pas su rendre le sujet aussi passionnant qu'il l'était !... Le contexte historique mobilise chez moi un certain nombre d'images : c'est, je dirais, le trip de départ. Quant au fantastique, là c'est beaucoup moins systématique : j'ai fait deux séries fantastiques et deux qui ne le sont pas. Il y a certaines choses en fantastique qui m'intéressent ; je ne suis pas très monstres et tout ça...

Votre fantastique s'appuie plus sur les personnages...

Oui, et sur les phénomènes de possession. Parce que là, il y a un thème qui m'intéresse et qui est à peu près présent dans tout ce que je fais, c'est le mal : le fantastique est un biais très puissant pour explorer ce thème. Quand on parle de pacte faustien, de sang vivant, ça permet, comme dans Je suis légion, de traiter le mal comme un parasite à l'intérieur de l'humain, donc de poser tout un tas de questions qui m'intéressent beaucoup. Et on en revient toujours au conflit interne, à l'intérieur des individus ; or créer des conflits internes chez les personnages, c'est le but du scénariste.

Qu'est-ce qui vous pousse à écrire des histoires ?

Je suis fan depuis tout gosse de cinéma et d'histoires : j'ai appris à lire avec Blueberry, et j'ai découvert le cinéma avec Il était une fois dans l'Ouest - ça m'a totalement fait rêver ! C'étaient des histoires violentes, dépaysantes... Et somme toute, je crois qu'on passe sa vie à essayer de reproduire un émerveillement qu'on a eu quand on était gamin. Ce qui m'a fait totalement décoller quand j'étais gamin, c'est des films comme Le Parrain ou Il était une fois dans l'Ouest. Donc je travaille à l'intérieur des genres : le polar, le western, le fantastique... C'est ce qui me motive : j'aimerais faire des histoires dans à peu près tous les genres.

Quels sont vos maîtres en écriture - scénaristes, écrivains...?

Les écrivains : Ellroy, London, Conrad. Ellroy, en polar, c'est vraiment balèze : Le Grand Nulle Part ou American tabloïd sont des chefs d'oeuvres absolus. En aventure, London : Le loup des mers, c'est génial ; Martin Eden est le plus beau roman sur l'écriture que j'aie jamais lu... Là encore, on trouve une assez grande noirceur dans ces bouquins. Et puis Conrad, Stevenson... J'aime la notion de voyage mental : nous sommes, les scénaristes, des promeneurs immobiles ; et ces romanciers sont ceux qui m'ont le plus transporté. Ellroy m'a totalement obsédé, par exemple. Ces bouquins qui donnent envie de les lire par tranches de 200 pages, d'y passer des nuits blanches, de devenir avide de la page suivante, c'est ce que j'aime en terme de littérature.

Et pour les scénaristes ?

Au niveau bande dessinée, Charlier est immense, Alan Moore est un génie absolu... Au cinéma, j'adore tout un tas de réalisateurs hollywoodiens des années 50 aux années 70, qui sont pour certains très reconnus, d'autres moins : Huston, Aldrich, Frankenheimer, Friedkin, Hathaway, Fleischer... C'étaient des artisans, des gens qui prenaient sujet après sujet, qui pouvaient changer de genre mais toujours avec un vrai talent de conteur. J'adore leurs films, parce que c'est sans fioriture, ça raconte, ça raconte, ça raconte... Aldrich : il y a peut-être 10 ou 15 chefs d'oeuvres chez ce type, qui est assez peu connu finalement du grand public, à l'exception des Douze salopards ! Alors que En 4ème vitesse, Baby Jane, Vera Cruz, Bronco Apache, Fureur Apache... tout ça, ce sont de grands films hollywoodiens : à la fois extrêmement divertissants, qui font l'effort d'aller chercher le spectateur, et qui sont en même temps d'une grande richesse. Ce sont des gens qui disent des choses compliquées avec des mots simples, et ça, c'est particulièrement admirable.

Etes-vous amateur de bouquins de théorie sur l'écriture scénaristique, et lesquels ?

J'en ai lu un ou deux... Story : la tarte à la crème - effectivement, McKee est fort, il a bien théorisé le truc. Mais le reproche que je ferais à Story, c'est précisément son succès ! Au bout d'un moment, tout le monde l'a un peu trop lu... Il y a aussi le bouquin de Michel Chion qui est bien, il y avait le Pierre Jenn, Techniques du scénario, qui était très bon, aux presses de La fémis, il comparait la dramaturgie du conte avec celle du cinéma... Il y en a un qui s'appelle Géographie du western, sur le rôle de l'espace dans le western : comme j'adore ce genre, j'ai appris beaucoup de choses avec ce bouquin-là !... Il faut en lire deux ou trois, mettre des termes techniques sur des choses qu'on a instinctivement ressenties, et puis après, il faut quand même un peu oublier...

Pour finir, quels sont vos projets actuels ?

J'ai écrit une adaptation cinéma de Je suis légion, qui va peut-être se faire, ce serait un film anglo-saxon. Le producteur s'appelle Pierre Spengler, un des actionnaires des Humanoïdes Associés : il a produit les premiers Superman, Les 3 Mousquetaires, Underground, c'est un producteur international. Il a acheté les droits et m'a fait confiance pour adapter mon propre bouquin, le film est en cours de financement - mon boulot est terminé, en fait ! En octobre, chez Glénat, je sors une série qui s'appelle Il était une fois en France, qui est dans des univers à la Leone, Coppola, et se passe de 1925 à 1965... D'après des faits réels, un destin extraordinaire, celui de Joseph Joanovici, un Juif roumain ferrailleur, devenu milliardaire, ruiné, redevenu milliardaire, héros de la Résistance tout en étant copain des pires pontes de la Gestapo - bref, un personnage ambigu et charismatique : il y avait matière à une vraie saga, dessinée par Sylvain Vallée. Plus toutes les séries en cours ou qui vont démarrer... Et sinon, en ce moment, je développe un sujet pour un premier film, contemporain, que je coécris avec Xavier Dorison, et que je vais essayer de réaliser. Là encore, c'est d'après des faits réels, mais dans la France contemporaine : un petit thriller hitchcockien...


Arnaud Claes
(Mai 2007)
  
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