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Télévision

 


Seinfeld : révolution dans la sitcom

Aujourd'hui disponible en DVD, elle est la série-phare des années 1990, celle qui révolutionna la sitcom aux Etats-Unis. A découvrir absolument

Le 5 juillet 1989 est diffusé sur NBC le pilote de ce qui deviendra Seinfeld. "Deviendra", car les ingrédients qui en feront le succès ne sont pas encore tout à fait réunis - à commencer par Elaine.

Seinfeld, ce sont en effet avant tout quatre personnages : Jerry Seinfeld, stand-up comedian qui interprète son propre rôle ; George Costanza (Jason Alexander), son meilleur ami, petit, chauve et que tous les malheurs du monde accablent ; Elaine Benes (Julia Louis-Dreyfus), son ex-petite amie déchaînée ; Cosmo Kramer (Michael Richards), son voisin de palier siphonné. Une galerie d'anti-héros, tous célibataires, dont on a dit pis que pendre : égoïstes, superficiels, infantiles (malgré leurs presque quarante ans)... et formidablement attachants.

Le 14 mai 1998, 76 millions de téléspectateurs assisteront, le coeur en capilotade, à la diffusion du tout dernier épisode de la série. Jerry Seinfeld se sera payé le luxe de refuser de rempiler pour une dixième saison à cinq millions de dollars l'épisode, entrant ainsi dans le Livre des Records... A l'origine de ce succès phénoménal, une recette largement expérimentale, qui rencontra le public comme rarement.

D'abord, le ton. Acide, acerbe, vachard. Dans Seinfeld, on rit des personnes âgées, des femmes de ménage portoricaines, des alcooliques, des goitres, des odeurs corporelles. Pas méchamment, mais avec un certain cynisme. "No hugs, no learning" (pas d'embrassades, pas de leçons), telle est la devise de Jerry Seinfeld et de Larry David, co-créateur et principal scénariste de la série. Tout risque de verser dans la sentimentalité est évité par une pirouette (voire un saut périlleux) humoristique. Aucun sujet n'est tabou : un épisode mythique, entièrement consacré au thème de la masturbation, a ainsi remporté un Emmy Award... même si l'on note que le mot lui-même n'y est pas prononcé une seule fois.

Ensuite, le sujet - ou plutôt, les sujets. "The show about nothing" (la série sur rien), c'est ainsi que l'on a souvent décrit Seinfeld. Les petits riens de la vie courante sont la matière première de ses scénaristes. Doit-on vraiment toujours dire la vérité ? Combien de temps peut-on se disputer une place de parking ? Peut-on coucher avec quelqu'un sans les contraintes d'une relation de couple ? Comment se justifier d'avoir été pris le doigt dans le nez par sa petite amie ? Pourquoi laisser certains messages sur des répondeurs que l'on regrettera toute sa vie ?... Voilà les questions métaphysiques auxquelles nos héros sont (comme nous) confrontés à longueur d'épisodes (de journée). L'identification fonctionne à plein, amplifiée par l'exagération comique. Les auteurs auront été jusqu'à écrire un épisode qui se déroule entièrement dans un restaurant chinois, où Jerry et ses amis attendent désespérément une table ; ou un autre dans un parking souterrain, où ils recherchent tout aussi désespérément leur voiture...

Beaucoup de ces intrigues tournent autour de l'amour et de l'amitié. Car Seinfeld, encore une fois, ce sont d'abord quatre personnages inséparables et inamovibles. Tout au long des neuf saisons, ce quatuor central le restera. Contrairement à beaucoup de sitcoms, où les personnages vont et viennent, permettant aux auteurs d'introduire de nouvelles intrigues, l'équipe de scénaristes rassemblée par Jerry Seinfeld et Larry David aura réussi l'exploit de renouveler ses sujets sans ajouter ou retirer de personnages - de personnages centraux en tout cas, car les personnages secondaires sont légion.

Quatre personnages traités - autre spécificité - à égalité, ou peu s'en faut. Le souci des auteurs de ne froisser personne, ajouté aux ego des (excellents) interprètes principaux, aura en effet vite établi une règle d'or : dans chaque épisode, chacun des quatre personnages a son histoire. Et - autre spécificité de la série - plusieurs de ces histoires, au début sans lien entre elles, se rejoignent généralement à la fin - se percutent, plutôt, dans une cascade de situations comiques. Cela fait de Seinfeld une référence dans la construction de mécaniques comiques parfaitement huilées.

Seinfeld est, à d'autres égards encore, un véritable OVNI télévisuel. Le lien très particulier qu'entretient la série avec la réalité y est pour beaucoup. Qu'on en juge : Jerry Seinfeld y joue son propre rôle (comme il l'explique lui-même dans les bonus, personne ne risquait de lui reprocher de ne pas être crédible). Plus troublant : chaque opus se structure autour d'extraits de ses spectacles, dans lesquels il disserte avec humour sur des sujets liés au contenu de l'épisode. (C'est ce concept que Seinfeld et David avaient "pitché" à NBC, même si les passages de stand-up se réduiront peu à peu au cours des années.) La mise en abyme est frappante : le spectateur est invité à regarder Seinfeld se produire en spectacle devant un public ; il y dissèque, avec ironie, des éléments de vie qu'il a lui-même interprétés pour nous...

Cet effet de démultiplication fut encore renforcé par le choix de Larry David de faire courir un "arc dramatique" tout le long de la quatrième saison, dans lequel Jerry et George, reflets fictionnels de Jerry et Larry David, sont contactés par NBC pour créer une sitcom... et leur proposent un concept de "show about nothing", titré "Jerry", qui montre comment Seinfeld collecte dans sa vie la matière de ses spectacles ! D'aucuns ont pu parler de sitcom "postmoderne"... Il est en tout cas certain que ce procédé renforce le sentiment de proximité des téléspectateurs avec les personnages et leurs interprètes, ces deux notions paraissant inextricablement liées.

Novatrice et anti-conventionnelle, Seinfeld est LA sitcom des années Clinton : elle semble en refléter aujourd'hui la légèreté un peu insouciante. Les séries apparues depuis à la télévision américaine ont joué sur bien des registres, proches (Friends) ou éloignés : toutes auront un peu profité des audaces de l'équipe d'auteurs réunie par Jerry Seinfeld et Larry David. On ne saurait les en remercier assez...


Retrouvez les scénarios (en anglais) de Seinfeld sur : www.seinfeldscripts.com


Arnaud Claes
(Janvier 2006)
  
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