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Entretien

 


crédits : A. Claes


Jean Van Hamme

Alors que sortent les deux derniers épisodes de XIII scénarisés par Jean Van Hamme, le scénariste de Largo Winch, Thorgal, mais aussi des Maîtres de l'Orge et de Diva nous parle du métier de scénariste.

Vous arrêtez XIII en beauté, avec la sortie de deux albums, l'un dessiné par Jean Giraud, l'autre qui révèle enfin l'identité du héros. Aviez-vous envie de passer à autre chose ?

J'étais arrivé à peu près au bout de ce que je pouvais faire sans devenir répétitif. Je n'avais pas envie de faire l'album de trop... Je crois que j'ai la même angoisse que tous les raconteurs d'histoire : c'est un jour de me mettre à écrire des mauvais scénarios sans m'en apercevoir. J'ai vu des cas de scénaristes fameux qui, à la fin de leur carrière, ont écrit des trucs très nuls, et personne n'osait le leur dire, et ça continuait à se vendre, bien entendu. Donc je préfère m'arrêter tant que j'ai le sentiment que ce que je viens d'achever n'est pas encore trop mauvais.


Pourtant, sur XIII, on vous a reproché de tirer un peu sur la corde...

Bien sûr ! J'en suis parfaitement conscient, mais c'est un peu normal, parce que j'avais développé, outre l'intrigue principale, une série de sous-intrigues que je devais bien boucler... Et, bouclant ces sous-intrigues, et pour faire passer la pilule mettant de l'action un peu artificiellement, tout à coup on s'écarte du sujet principal, qui est la recherche d'identité du personnage. Et ça fait des albums moins bons, un peu secondaires. Je n'aurais pas dû créer ces sous-intrigues, je l'ai fait, et j'admets que les deux-trois derniers albums... il était temps que ça s'arrête ! Mais le tout, c'est d'en être conscient soi-même, et j'en suis parfaitement conscient.


Pourquoi ces deux albums ?

C'est venu sur une idée du directeur éditorial de Dargaud Benelux, Yves Schlirf, qui a vu là l'occasion de faire un coup, et à partir du moment où la proposition de travailler avec Giraud est une proposition qu'on ne refuse pas, bien entendu, j'ai changé la manière dont j'avais envisagé la fin. Deux types montent sur une montagne, il n'y en a qu'un seul qui redescend... eh bien on va raconter la vie de ces deux-là ! Jusqu'au bout j'ai hésité à savoir lequel des deux descendrait... Et je me suis amusé à faire ces deux albums, qu'il est indispensable de lire tous les deux pour tout comprendre. Si on n'en lit qu'un seul, on ne sait pas tout : c'est un peu vicieux, mais jusqu'au bout le principe de cette série est un peu vicieux !


Le choix de l'identité de XIII, vous l'avez vraiment gardé jusqu'au bout ?

Je n'ai pas eu envie de trancher plus vite qu'il n'était nécessaire : je m'étais dit, ce personnage va s'imposer à moi au fil de l'histoire, je n'ai aucune nécessité de savoir maintenant qui il est vraiment, ça ne changera rien à l'histoire ! Par contre, je ne me suis pas privé de lancer des fausses pistes, et parmi toutes ces fausses pistes, il y en a une qui va s'avérer vraie.


Vous passez également le relais à Yves Sente pour le scénario de Thorgal. Vous faites partie des auteurs qui pensent que leurs personnages doivent leur survivre ?

J'ai une convention avec tous les dessinateurs avec qui je travaille, comme quoi si l'un des deux devient défaillant, volontairement ou involontairement, l'autre peut continuer. On ne bloque pas le personnage, qui est plus important que l'auteur... Pas seulement parce que les personnages sont faits pour être immortels, mais aussi parce que j'aime bien les éditeurs qui gagnent de l'argent : c'est avec cet argent qu'ils peuvent lancer de nouveaux auteurs. Donc ce serait dommage de priver un éditeur d'une série bénéficiaire pour des raisons de pure vanité - "moi disparu, mon personnage disparaîtra avec moi"... Il y a un exemple célèbre [Hergé, NDLR], ça regarde chacun, mais je ne nous estime pas assez importants pour qu'on fasse disparaître les personnages avec nous. Et puis je n'ai pas disparu !


Vous écrivez le scénario d'un feuilleton historique pour France 2, Rani. Rencontrez-vous plus de contraintes dans le secteur audiovisuel, ou votre notoriété vous laisse-t-elle une marge de manoeuvre plus importante qu'aux autres scénaristes ?

Il y a plus de contraintes en télévision, pour plusieurs raisons. La première, c'est que ça coûte plus cher : ça c'est une évidence, donc il faut faire attention d'éviter les scènes de combat avec 200 éléphants... Et puis vous avez beaucoup plus d'interlocuteurs. En bande dessinée, vous n'en avez que deux : le dessinateur, et le directeur de collection ou le directeur éditorial, qui peuvent intervenir sur votre travail. En télévision, quand on fait de la fiction pour une chaîne, d'abord on ne s'adresse pas directement à la chaîne, mais à un producteur, dont le métier est de servir d'intermédiaire avec la chaîne, qui n'est que le payeur et le diffuseur... mais qui a aussi son mot à dire ! Donc lorsque je vais à Paris, j'ai en face de moi le patron de la maison de production, celui qui s'occupe de suivre les scripts pour lui, et au moins deux représentants de la chaîne, qui transmettent ses desiderata. Et tous ont des préoccupations différentes. Les gens de la chaîne ont peur de perdre leur job, parce que s'ils font un mauvais choix, sur un gros budget, on va le leur reprocher... Ils ont la trouille de se tromper, et ça se sent. Alors ils pensent à quelque chose qui a été fait avant, et qui a bien marché : donc ce qu'ils veulent, c'est que vous fassiez la même chose, mais différemment ! Ça, c'est la règle d'or des exigences d'une chaîne de télé : la même chose, mais original. Avec ça, on est bien parti...

Sur mon projet actuel, c'est le producteur pour qui j'avais fait Les Maîtres de l'Orge qui, il y a déjà quelques années, m'avait demandé si je n'aurais pas une bonne idée. Je venais probablement de lire un truc sur l'Inde au XVIIIe siècle, et je lui ai dit : j'aimerais faire une histoire très Angélique Marquise des Anges, mais sur fond d'Inde au XVIIIe siècle, parce qu'il y a eu quelques années durant lesquelles l'Inde a failli devenir française, et pas anglaise... Et ça a tenu à peu de choses. Ce serait bien d'avoir ça en arrière-plan, avec une héroïne, et puis tout le machin des feuilletons : trahison, vengeance, un peu à l'ancienne... Et j'ai été très surpris de voir ce producteur ne pas sauter en l'air en disant : costumes, Inde, c'est trop cher !... Il a proposé ça à Canal +, mais les histoires en costume, ce n'était pas leur truc. Et France 2 : enthousiastes ! Ils ont accepté l'Inde et les costumes, et les éléphants... enfin, un éléphant !

Donc on en est là, mais effectivement, il y a plus de contraintes. On passe par une arche d'écriture - un synopsis, pour parler simplement -, puis je dois faire un séquencier, afin d'évaluer le temps de chaque séquence, et puis une fois que le squelette est bien déterminé, on met la chair, c'est-à-dire les dialogues, les descriptions : à tous ces stades, la chaîne et les producteurs interviennent. La plupart des auteurs de télévision qui ne font que ça ont tendance à dire : si la chaîne l'a dit, je le fais. Moi, à la limite, si ça ne plaît pas, tant pis, je peux m'en aller... mais bien entendu, j'essaie d'argumenter. Parce que ce qui est assez excitant, c'est de se dire que votre bidule va être vu par 6, 7, 10 millions de gens peut-être ! Un bouquin, même si vous en vendez beaucoup et que chacun est lu par 4 personnes, vous ne dépassez pas le million de lecteurs...


Au cinéma, vous avez coécrit le scénario de Diva, avec Jean-Jacques Beineix, au début des années 1980 : il y a une tradition en France, depuis la Nouvelle Vague, qui veut que le réalisateur soit considéré comme l'auteur du film, est-ce que ça vous a posé problème ?

Bien sûr ! Le réalisateur s'approprie le film, ce que je veux bien, mais pourquoi fait-il ça ? C'est aussi parce qu'il touche les droits SACD, évidemment ! Il y a un côté très matérialiste derrière... C'est vrai qu'en cinéma, c'est un peu désagréable. Ma dernière expérience de cinéma, Lune de guerre, ils ont complètement modifié le scénario, et ça a été un flop total. Je ne crois pas que je réécrirai pour le cinéma.


Vous êtes aujourd'hui l'un des auteurs francophones les plus lus, pourtant vos débuts n'ont pas été faciles : quels conseils donneriez-vous à un jeune scénariste, quelles sont les qualités importantes pour réussir dans ce métier ?

Il en faut une au départ, indispensable, qui est double et contradictoire - c'est pour ça qu'il n'y a pas tellement de bons scénaristes... Il faut être capable de rêver, et puis se transformer en comptable de ses rêves !... Vous commencez par rêver, vous laissez votre esprit voguer, vous cherchez une idée... Et puis une fois que vous l'avez trouvée, vous devez la saucissonner, la mettre en séquences, devenir un fabricant. Souvent, ou bien on est un esprit rêveur, et pas du tout un technicien rationnel... ou bien c'est l'inverse. Après ça, il faut, je dirais, se mettre à la place du lecteur, ou du spectateur, et se dire à tout moment : est-ce que je ne suis pas en train de l'emmerder ? Ce n'est pas l'histoire de ma vie qui l'intéresse, ce qu'il veut c'est être distrait, ou bien ému, en fonction du genre dans lequel vous travaillez. A tout moment, vous devez vous dire : je ne suis pas là pour avoir l'air intelligent, mais pour émouvoir, faire rire, faire vibrer... Et ce n'est pas toujours facile. La troisième chose, c'est de commencer par imiter les scénaristes qu'on aime bien. Essayer de faire comme eux, et puis petit à petit, trouver son style. Moi, j'ai commencé par imiter Greg !


Avez-vous l'impression d'avoir aidé à promouvoir le statut de scénariste dans la BD ?

Sûrement, oui. J'ai été précédé en cela par Charlier, Greg et Goscinny, qui n'étaient pas des petites pointures... C'est eux qui, les premiers, ont commencé à mettre le nom du scénariste sur la couverture de l'album, et surtout qui ont obtenu d'être payés par l'éditeur, au lieu de l'être par le dessinateur. J'ai profité évidemment de ces avancées, et disons que la chance a fait que je suis devenu un scénariste dont les albums marchent parce que je les scénarise. Donc j'ai l'impression, oui, d'avoir contribué à mettre en valeur la fonction de scénariste.


Certaines personnes continuent malgré tout à penser qu'un scénariste ne peut pas recevoir, par exemple, le Grand Prix de la ville d'Angoulême...

Ecoutez : quand on est à la fois belge, scénariste et qu'on a un succès commercial... on ne peut pas avoir le Grand Prix d'Angoulême, qu'est-ce qu'on en ferait ! D'ailleurs, ce serait emmerdant : il faut faire une exposition, participer à l'organisation... Non, ça ne m'intéresse pas beaucoup.


Comment voyez-vous l'avenir de la BD franco-belge ?

Je ne sais pas très bien : quand on regarde la situation actuelle, il y a une surproduction évidente en bande dessinée traditionnelle, albums couleur ou noir et blanc, auxquels se sont ajoutés les mangas. Ce qui en paie les pots cassés, c'est le fond : il ne faut pas oublier qu'un éditeur gagne mieux sa vie sur ses ventes de fond, les anciens titres, que sur les nouveautés ; or les ventes du fond chutent en moyenne de 60% par manque de place dans les librairies. Le nombre de titres qui sortent doit donc diminuer, mais quel est l'éditeur qui va choisir de le faire ? Le but de certains est d'occuper le plus d'espace possible... Je ne sais pas bien comment ça va se résoudre - tout ce que je sais, c'est que quand vous mettez des rats dans un endroit confiné, ils finissent par se bouffer entre eux : c'est probablement ce qui va se passer. Qui va racheter qui, on verra... Tout ce que je sais, c'est que j'ai commencé ce métier à une époque où l'album commençait à devenir un objet apprécié, que j'ai vécu tout l'âge d'or de l'album de bande dessinée, et que je suis tout doucement en train de me retirer au moment où l'album va devenir difficile à vendre... Je suis tombé pile dans la bonne période, et, c'est très égoïste de ma part, je m'en réjouis !


Propos recueillis à Saint-Malo le 27 octobre 2007

Retrouvez l'interview de Jean Van Hamme en vidéo sur France5.fr


Laurent Boileau et Arnaud Claes
(Novembre 2007)
  
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