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Entretien

 


crédits : A. Claes


Marjane Satrapi

Lors du 7ème Forum International Cinéma & Littérature de Monaco, Marjane Satrapi, qui recevait le Prix de la Meilleure Adaptation Littéraire de Cinéma pour Persepolis, nous a parlé de son travail d'adaptation et de ses projets à venir.

Comment avez-vous vécu tout ce tapage médiatique alors que vous êtes plutôt habituée au calme de votre atelier ?

Honnêtement, cela m'a beaucoup ennuyée. Très sincèrement, je ne suis pas mondaine. En plus, en se répétant des milliers de fois, j'ai eu l'impression que ce que je disais se désincarnait complètement. Pour moi, c'est horrible de ne plus croire à ce que je dis. Évidemment, recevoir des prix, cela flatte l'ego. Mais cela ne dure jamais longtemps. Le succès vous aide surtout à réaliser vos projets avec plus d'aisance.

Des bons souvenirs tout de même ?

C'est évidemment quand je reçois, comme ici à Monaco, une gratification qui récompense à la fois mon livre et le film. Mais ce n'était pas gagné d'avance. Ce n'est pas parce que le livre était bien que le film allait être réussi.

Comment décrire votre travail d'adaptation ?

Dans Persepolis, la construction en flash-back était là pour montrer la nostalgie. Le pivot de l'histoire, c'est l'exil. Tout rappelait cet exil, et celui-ci justifiait tout ce qui allait arriver après. Avec Vincent Paronnaud, nous avons relu les albums et puis après nous les avons définitivement mis de côté car il fallait penser "film" et non plus "bande dessinée". Nous avons juste gardé certains dialogues en intégralité que nous trouvions bien écrits. Je détestais quand on me disait que ça allait être facile parce que j'avais déjà le story-board du film grâce au livre. La bande dessinée est un art à part entière qui n'a besoin ni du cinéma, ni de la littérature pour exister. Parce que c'est une bande dessinée, on pourrait penser qu'il suffit de poser la caméra sur les cases pour obtenir un film d'animation. Mais le langage de la bande dessinée est très différent de celui du cinéma. Par exemple, le lecteur de BD est actif car il doit imaginer ce qui se passe entre les cases. Au cinéma, le spectateur est plus passif devant le film. Vous avez donc une attitude différente selon le média.

Avez-vous eu des contraintes sur le film ?

Nous avons eu toute la liberté que nous voulions. Il était hors de question que cela se passe autrement. Je gagne bien ma vie en tant qu'auteur de bande dessinée. Ce n'était pas un but en soi de faire un film. Sans la liberté de faire un film à notre manière, nous n'aurions pas réalisé Persepolis.

Pourtant travailler avec une équipe de 100 personnes, cela doit enlever un peu de liberté individuelle ?

Oui, bien sûr. Mais ce n'est pas forcément une mauvaise chose. Vincent et moi étions là pour servir le film. On a donc tout de suite mis à l'aise l'équipe en les poussant à nous communiquer leurs idées. Évidemment, il a fallu faire quelques compromis. L'équipe a beaucoup travaillé et apporté au film.

Le travail d'adaptation passait-il forcément par votre présence à la réalisation ?

Difficile de dire non lorsqu'on vous propose un énorme jouet ! Je ne pouvais pas dire "non, cela me fait peur !". Avec Vincent, nous avons dû tout apprendre. Il y avait beaucoup de choses techniques que nous ne savions pas. Nous nous sommes jetés à l'eau et seulement après nous nous sommes dit : "merde, nous ne savons pas nager !". Réaliser un projet, c'est résoudre des problèmes. Moins vous en savez au départ, plus c'est excitant. Nous ne pouvions pas être frustrés sur ce projet car dans le pire des cas, nous faisions un mauvais film. Et alors ? Nous aurions appris un nouveau métier pendant deux ans. Nous étions forcément gagnants. C'était un défi extraordinaire et quand le succès est à l'arrivée, c'est super !

Quels sont les points clés d'une bonne histoire ?

C'est surtout dans la façon de la raconter qu'une histoire devient intéressante. Tout est dans le talent du narrateur. Il faut adorer raconter les histoires. Il faut avoir envie de partager une histoire avec quelqu'un. Mais comme je ne me regarde jamais travailler, c'est difficile de répondre à cette question.

Etes-vous d'accord pour dire que vos histoires parlent de sujets très dramatiques avec une approche de comédie ?

C'est à l'image de la vie. La vie est dramatique puisqu'elle finit par la mort. Mais c'est tellement catastrophique que cela en deviendrait presque drôle. Je suis persuadée que chaque personne est condamnée à devenir cynique, comme dans la tragédie grecque. Les illusions que nous avons dans la vie, tout ce que l'on apprend, quoi de plus normal que de tomber dans le cynisme ? Et pourtant, même si c'est écrit comme ça, je veux y échapper : c'est pour moi un combat quotidien. À la fin de mes jours, si j'arrive à conserver des étoiles dans mes yeux, si encore faire rire mes copains m'apporte quelque chose, alors là, je serai gagnante, là je dirai que j'ai bien réussi ma vie.

Vous avez élargi vos compétences. Quelles sont vos envies ? Naviguer d'un média à l'autre ?

J'ai encore envie de faire des bandes dessinées, j'ai envie de faire d'autres films. Mais j'ai surtout envie de me reposer ! Pendant un an, je me suis tellement nourri de rien et j'ai tellement parlé de moi... Depuis que je suis rentrée chez moi, j'ai lu une dizaine de livres, j'ai regardé une vingtaine de films pour me nourrir d'autres choses. Je me sens tellement vidée aujourd'hui, que voulez-vous qui sorte de moi ? Le plaisir, cela se transmet. Il faut avoir du plaisir à dessiner pour que le lecteur ait plaisir à lire.

Vos envies cinématographiques portent-elles sur l'adaptation en animation de vos livres ?

Pas du tout ! ça, je l'ai déjà fait. Maintenant, j'ai envie de réaliser un film en prises de vues réelles avec des acteurs. Avec Vincent, nous réfléchissons à un projet qui s'inspirerait plus ou moins de Poulet aux prunes.

Et vos projets de livres ? Il y avait "La onzième lauréate"...

"La onzième lauréate", c'est un péplum ! cela s'étale sur 50 ans. J'ai beaucoup de velléités pour ce livre. Quand je vais démarrer, ça ne sera pas une mince affaire ! Sinon, durant mes voyages, j'ai lu Les Lettres Persanes de Montesquieu. Et je me suis dit que cela pourrait être bien d'en écrire de nouvelles. Chez Montesquieu, j'adore ce dialogue entre deux personnages: "- Vous êtes Persan ? Comment peut-on être Persan ? - Très naturellement Monsieur ! Je suis né là-bas !". Il y a une espèce de condescendance, une espèce de supériorité naturelle de l'Occident. À 20 ans, cela m'énervait et à 38 ans ce genre de situation m'amuse !


L. Boileau et A. Claes
(Mars 2008)
  
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