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Cinéma

 


Le statut des scénaristes de cinéma en France

Acteurs essentiels de la création cinématographique, ils souffrent souvent d'un déficit de reconnaissance

La grande époque des scénaristes (et ses limites)

Il fut un temps (celui des années 1930 et 40) où le public allait voir un film de Prévert, un film de Jeanson - où il connaissait le nom des scénaristes et savait apprécier leur style.

En 1956, le scénariste Maurice Aubergé regrettera cette époque où le scénariste était considéré comme l'auteur (ou tout au moins un des auteurs principaux) du film : "En dix ans, les scénaristes ont renoncé au titre que Jacques Prévert avait mit dix ans à construire et à honorer, celui d'écrivain de cinéma. Ils sont devenus les sous-fifres de la profession."

Il faut cependant noter deux choses pour éviter d'idéaliser cette "belle époque du scénario".

Tout d'abord, la querelle sur l'identité exacte de l'"auteur" du film y était déjà présente. Dans ses souvenirs publiés en 1950 (Petit cinéma sentimental, La Nouvelle Edition), Nino Frank rapporte ainsi une "algarade amicale" qui l'opposa, au Flore, à Marcel Carné après la sortie des Enfants du paradis : considérant qu'il s'agissait du meilleur scénario de Prévert, il fit "le plus vif éloge du scénariste, aux dépens du réalisateur". "L'irascible Carné" contestant cet éloge, Prévert, présent pendant la dispute, confirma : "Marcel avait raison. C'est lui l'auteur, pas moi" à un Nino Frank "on ne peut plus ahuri".

Ensuite, le fait (particulièrement caractéristique du cinéma français) que nombre de grands cinéastes soient aussi les auteurs ou coauteurs de leurs scénarios remonte aux origines du cinéma. Le même Nino Frank écrit ainsi en 1946 dans Formes et couleurs : "Les vrais grands auteurs du cinéma ont toujours été des réalisateurs qui portaient à l'écran leurs propres sujets : de Méliès à Charlie Chaplin, de Stroheim à René Clair et à Jean Renoir ; ou des équipes parfaites de scénaristes et de réalisateurs, comme Carné et Prévert, Capra et Riskin, Autant-Lara et Aurenche, Ford et Nichols, Becker et Véry, Duvivier et Jeanson".



Le tournant de la Nouvelle Vague et la "politique des auteurs"

L'un des héritages de la Nouvelle Vague, qui consacra le réalisateur comme auteur du film, est sans conteste le discrédit durable jeté sur la fonction de scénariste.

S'en prenant, dans son célèbre article, à "une certaine tendance du cinéma français", François Truffaut attaque avant tout les scénaristes, au premier rang desquels Aurenche et Bost : "Il n'y a guère que sept ou huit scénaristes à travailler régulièrement pour le cinéma français. Chacun de ces scénaristes n'a qu'une histoire à raconter et comme chacun n'aspire qu'au succès des "deux grands", il n'est pas exagéré de dire que les cent et quelques films français réalisés chaque année racontent la même histoire".

Des années plus tard, il confiera à Bertrand Tavernier qu'il n'écrirait plus cet article désormais, et que s'il avait à attaquer quelqu'un, il s'en prendrait plutôt à Autant-Lara, l'un des réalisateurs avec qui Aurenche et Bost ont le plus travaillé au cours de leur carrière.

Reste que, relégués au second plan par la glorification du réalisateur (et de cinéastes américains qui s'adjoignaient toujours les services d'excellents auteurs...), les scénaristes ne sont, jusqu'à aujourd'hui, pas parvenus à rattraper leur déficit d'image et de notoriété en France.



Une activité épisodique, un secteur négligé

Dans une étude sur les scénaristes des longs métrages français sortis en salles entre 1970 et 1990 (le terme de "scénariste" désignant l'ensemble des auteurs, en-dehors du réalisateur, crédités aux rubriques scénario, adaptation ou dialogue), Valérie Villeglé démontrait en 1991 que, si "le nombre de personnes qui participent à l'écriture de scénarios (...) au cinéma est très important", il s'agit, "la plupart du temps, d'une expérience qui ne se renouvellera pas".

Sur la période étudiée, plus des deux tiers des auteurs recensés ont participé à un seul et unique scénario de long métrage. De nombreux "scénaristes" ou crédités comme tels n'exercent en effet cette fonction que de façon ponctuelle - romanciers adaptateurs de leur propre Suvre, comédiens s'étant impliqués dans l'écriture des dialogues, spécialiste d'un sujet sollicité pour un projet bien spécifique...

Par ailleurs, elle constate que, "même pour une grande partie des auteurs les plus réguliers, l'activité scénaristique n'est pas la plus importante" : confrontés à la difficulté de vivre de leur plume, ceux-ci exercent pour la plupart une seconde activité, artistique ou non.

Couvrant cette fois les 568 films d'initiative française ayant obtenu l'agrément du CNC entre 1997 et 2000, l'étude menée par l'Union Guilde des Scénaristes (UGS), à l'initiative de la SACD, et dont les conclusions ont été publiées fin 2003 dans la Gazette des scénaristes (cf. site de l'UGS, onglet Gazette), recoupe certains éléments du rapport Gassot sur "l'écriture et le développement des scénarios des films de long métrage" remis en 2000 au ministre de la Culture.

Elle confirme en effet l'investissement dérisoire consenti par les producteurs à l'écriture des films (le rapport Gassot ayant évalué le pourcentage des dépenses d'écriture à 2,2% en moyenne des investissements totaux) : alors que le coût de production des films n'a cessé d'augmenter depuis 1980, le budget du scénario s'est, depuis 1990, effondré.

En plus de mal rémunérer leurs auteurs (20 000 ¬ en moyenne pour un premier scénario, 58 000 pour celui d'un scénariste confirmé), les producteurs leur demandent trop souvent de travailler à une écriture ou une réécriture en ne les payant que partiellement, voire pas du tout, dans le cas où le film ne se tournera finalement pas...

Elle confirme également le flou qui entoure la profession puisque les scénaristes confirmés (ayant au moins trois films à leur actif sur la période étudiée) ne représentent que 8% des 913 signataires de contrats de scénaristes, et que les scénaristes "purs" (non réalisateurs) n'en signent que 27,6%... Héritage de 40 ans de politique de soutien au "cinéma d'auteur", 95,2% des films voient leur réalisateur crédité au générique comme coauteur du scénario - même si son apport s'est parfois borné à en suivre l'écriture : sa réputation de cinéaste est à ce prix.

Dans le même temps, les producteurs reconnaissent avoir trop souvent lancé le tournage de films au scénario inabouti parce qu'ils avaient par ailleurs déjà trop investi sur le projet, mais aussi parce que leur décision se fait souvent plus sur le nom du réalisateur que sur le scénario.

C'est ainsi que, parent pauvre du cinéma français, le scénario se retrouve parfois accusé d'être à l'origine de ses difficultés : il n'y aurait pas de bons scénaristes en France...



(Illustration issue du site de l'UGS)
La nouvelle lutte pour la reconnaissance

Lointaine descendante du Syndicat des scénaristes, fondé en 1944 et vite noyauté par la CGT, l'Union Guilde des Scénaristes, apparue au début des années 1990, regroupe aujourd'hui 200 scénaristes qu'elle défend contre les abus dont ils sont trop souvent victimes.

Elle est ainsi parvenue en 2001 à la signature d'un protocole d'accord avec l'Union Syndicale des Producteurs Audiovisuels (USPA) qui pose les bases d'un Code de Bonne Conduite pour la rémunération du travail scénaristique, et a créé en 2002, toujours avec l'USPA, l'AMAPA (Association de Médiation et d'Arbitrage des Professionnels de l'Audiovisuel), qui a pour objet de "régler entre professionnels les différends qui peuvent opposer auteurs et producteurs".

En lien avec le Club des auteurs, elle fait également entendre sa voix au sein de la SACD pour une meilleure représentation des intérêts des auteurs d'Suvres audiovisuelles.

Si le chemin est long qui mène à la réhabilitation du travail des scénaristes - au cinéma plus encore qu'à la télévision -, ces initiatives amorcent, espérons-le, un mouvement salutaire.


Arnaud Claes
(Janvier 2005)
  
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