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Biographie Bande dessinée

 


René Goscinny

L'une des grandes figures de la bande dessinée francophone, créateur d'Astérix, d'Iznogoud, scénariste des meilleurs albums de Lucky Luke et coauteur du Petit Nicolas

Abécédaire
Astérix
Bande dessinée
Buenos Aires
Caractère
Disparition
Galère
Gilberte
Iznogoud
Judaïsme
Lucky Luke
Petit Nicolas (Le)
Pilote
Politique
Risque
Succès
Zizanie


Astérix
Les circonstances de la naissance du célèbre petit Gaulois sont quasi légendaires. En 1959, Goscinny et plusieurs de ses amis, parmi lesquels Albert Uderzo, travaillent au lancement d'un nouveau magazine pour la jeunesse, composé notamment de bandes dessinées françaises et belges : Pilote. Goscinny et Uderzo planchent pour le futur journal sur une adaptation du Roman de Renart ; mais un ami les informe qu'un autre dessinateur travaille alors sur le même sujet... Désespérés, ils doivent trouver en catastrophe une idée de rechange. Un jour de l'été 1959, sur le balcon d'Uderzo, à Bobigny, ils cogitent donc fébrilement. Goscinny souhaite un sujet se rattachant, comme le Roman de Renart, au "folklore français". Il demande à Uderzo de lui réciter les différentes périodes de l'histoire de France, et l'arrête aux Gaulois. "Quand on a commencé", racontera-t-il, "Uderzo voyait Astérix très grand, un petit peu comme Belloy ou Oumpah-Pah [autres personnages créés par les deux amis]. Moi, je voyais plutôt un petit bonhomme (...). Mon intention était, avec mon héros, de m'écarter des grands costauds pour donner la primeur à un petit bonhomme astucieux"... Uderzo, fils d'immigrants italiens, et Goscinny, fils de juif polonais, viennent de donner naissance au héros de bande dessinée le plus français qui soit. En 1961 paraît le premier album de la série, dans la "Collection Pilote" éditée par Dargaud : "Astérix le Gaulois", tiré à 6000 exemplaires... pour l'instant. Les tirages augmentent si rapidement qu'en 1966, "le phénomène Astérix" fait la couverture de L'Express. A ce jour, 300 millions d'albums ont été vendus à travers le monde.

Bande dessinée
Si son travail, comme scénariste et comme directeur de Pilote, a contribué de façon décisive à sortir la bande dessinée du ghetto d'art mineur pour la jeunesse dans lequel elle était enfermée, Goscinny est venu à la bande dessinée presque comme un pis-aller, le rêve de sa jeunesse étant de faire des dessins animés avec Walt Disney. Surtout, ayant "toujours voulu faire rigoler les gens", et ne sachant "pas trop par quel bout prendre la chose", Goscinny se trouva très tôt confronté au problème suivant : "Je cherchais la façon de m'adresser à un public. Comme j'aimais dessiner, j'ai pensé que le dessin était la façon la plus évidente..." Par la force des choses, Goscinny exerça son métier d'humoriste essentiellement à travers la bande dessinée ; mais il était, tout simplement, un auteur de génie, comme l'attestent aussi bien Le Petit Nicolas, son roman Tous les visiteurs à terre (Actes Sud), son travail de scénariste pour le cinéma (Le Viager, réalisé par Pierre Tchernia, 1971), ou l'adaptation d'Astérix et de Lucky Luke en dessin animé par les Studios Idéfix - un retour, en quelque sorte, à sa vocation première.

Buenos Aires
Né à Paris le 14 août 1926, Goscinny passe toute sa jeunesse, dès l'âge de deux ans, en Argentine, où son père travaille comme ingénieur chimiste. La famille appartient à la moyenne bourgeoisie de Buenos Aires, ville alors très prospère. Au lycée français, il est "un véritable guignol. Comme j'étais aussi plutôt bon élève, on ne me renvoyait pas..." Son enfance est heureuse, entre un père très large d'esprit ("Un jour, il m'a demandé ce que je voudrais faire plus tard. J'ai répondu : "je voudrais faire un métier rigolo". Et mon père m'a répondu : "Tu as bien raison" "), une mère qui lui inculque d'excellentes manières, et un frère, Claude, son aîné de six ans. Les rares séjours en France lui font découvrir un pays inconnu : "La France, c'était le pays fabuleux, exotique, où nous retournions en vacances tous les trois ans. Nanterre, les Deux-Sèvres, c'était Tombouctou ou le Rio de Oro". C'est donc à Buenos Aires que le petit René prend goût à la lecture de ces illustrés que l'on appellera bientôt bandes dessinées ; qu'il s'essaie au dessin, recopiant, par exemple, un épisode entier des Pieds Nickelés ; et qu'il publie ses premiers textes et dessins humoristiques dans les journaux du collège, "Notre voix" et "Quartier latin".


Goscinny au travail : Chercheur d'idées
Anne Goscinny : "Un jour, je suis rentrée à la maison à quatre heures et demie, mon père était là. C'était assez rare, je crois qu'il était souvent à Pilote, chez Dargaud ou dans son studio de dessin animé. Ce jour-là, il ne faisait rien. Il allait et venait dans l'appartement, comme s'il s'ennuyait. Le plus naturellement du monde je lui ai proposé des distractions ("Tu veux jouer aux billes, aux légos, j'irais même jusqu'à te prêter un ours en peluche..."). En soulignant qu'il me paraissait dommage de perdre du temps. Mes propositions l'ont sans aucun doute beaucoup tenté. Pour lui, je serais même allée jusqu'à faire l'effort de jouer au train électrique, jeu de garçon qui l'amusait beaucoup plus que moi... Mais il a décliné mes offres en m'expliquant que contrairement aux apparences il ne faisait pas rien, qu'il était en train de travailler dur : "Je cherche des idées". C'est un métier dont, avant cette révélation, je ne soupçonnais pas l'existence. Le lendemain, à l'école, je claironnais que mon papa il n'était pas humoriste (mot d'ailleurs dont j'ignorais le sens), mais chercheur d'idées."
Lorsqu'on lui demandait comment il trouvait ses idées, Goscinny répondait : "C'est une question que je me pose avec angoisse depuis près d'un quart de siècle que je fais ce métier. Et quand une idée valable est enfin trouvée, en trouvera-t-on une autre ? Voilà une question que je refuse de me poser depuis près d'un quart de siècle, et qui pourtant m'empêche parfois de dormir. J'ai essayé, cependant, une approche scientifique du problème. Une fois, dans le métro, j'ai trouvé une idée, comme ça, sans la chercher. Elle est venue d'un coup, toute pimpante et pas mal du tout. J'ai donc pris le métro pendant une semaine, sans arrêt. Mais je n'ai malheureusement plus trouvé d'idée dans le métro et c'est d'ailleurs de cette époque que date mon abandon de tout espoir en la science pour m'aider dans mon travail et l'achat de ma première automobile..."


Caractère
Courtois, spirituel, charmeur, René Goscinny était aussi pudique, secret, parfois distant. Sa haine de la routine, contractée en observant, dans le cadre de l'un de ses premiers emplois, "le chef comptable qui s'installait chaque matin à son bureau avec un plaisir évident, se frottait les mains avec délectation, sortait le grand livre de comptabilité, faisait claquer sa langue et se mettait au travail avec une joie qui me paraissait monstrueuse", s'accompagne d'un souci d'ordre quasi maniaque : le contraste, à la rédaction de Pilote, de son bureau avec celui de Charlier, est une des anecdotes classiques du journal : "Au début, à Pilote", raconte Tabary, "Goscinny avait un bureau commun avec Charlier. Ils étaient face à face. Charlier, c'était un bordélique monstre. Il avait plein de bouquins. Sur le bureau de Goscinny, il n'y avait rien. Juste ce dont il avait besoin. A des moments, quand Charlier empiétait trop sur le bureau de Goscinny, celui-ci repoussait tout le paquet et badaboum, ça dégringolait de tous les côtés. C'est quand même étonnant d'être un auteur pareil et d'être aussi ordonné dans sa vie et dans sa tête." Toujours tiré à quatre épingles (Gilberte Goscinny : "Il s'habille comme un notaire, mais c'est pour tromper l'adversaire" ; Bretécher : "[son] costume trois-pièces en pleine époque baba, je trouvais ça d'un culot !"), Goscinny est toujours cordial, attentif. Pierre Tchernia : "Dans la vie, René était quelqu'un d'extrêmement disponible aux autres. Quand il arrivait, où que ce soit, il avait toujours le sourire. C'était un homme de grande qualité humaine". La part d'ombre du personnage, c'est cette réserve qui tournait parfois à l'incommunicabilité ; ses conflits avec Forest, avec Giraud, essentiellement dus à des non-dits, sont là pour l'attester. Le non-dit, chez Goscinny, touchait aussi à ses amitiés : bien des gens n'apprirent qu'après sa disparition les mots affectueux, les gestes délicats qu'il avait eus pour eux, souvent en secret, et gardent de sa mort l'impression d'un rendez-vous manqué.

Disparition
René Goscinny meurt à Paris le 5 novembre 1977 en effectuant un exercice de contrôle cardiaque. Les médecins lui ont déjà demandé d'arrêter de fumer et de prendre un médicament quotidiennement. Un samedi, en milieu de journée, avant un déjeuner chez des amis, il se rend avec sa femme Gilberte à la clinique pour faire un test d'effort sur un vélo. A un moment donné, il demande à arrêter : "Non, non, continuez..." On lui demande de décrire ce qu'il ressent : "J'ai des fourmis dans le bras gauche, j'ai mal dans la poitrine..." : les premiers symptômes de l'infarctus. Il meurt en quelques minutes, dans les bras de sa femme, à l'âge de cinquante et un ans, par la faute de médecins incompétents. Le jour de ses obsèques, une foule énorme se presse au cimetière Montparnasse.

Galère
L'enfance heureuse à Buenos Aires s'interrompt brutalement en décembre 1943 avec la mort à 56 ans du père de Goscinny, Stanislas, d'une hémorragie cérébrale. Sa femme Anna se retrouve seule avec deux enfants à charge : René, 17 ans, doit bientôt s'assumer. Il trouve une place au service comptabilité d'une usine de pneus, dont le directeur est un ami de son père ; mais, ayant démontré "qu'un petit grain de sable, quand il est suffisamment stupide, peut foutre en l'air la meilleure des comptabilités", il est bientôt renvoyé.
Il trouve ensuite une place comme assistant dessinateur dans une agence de publicité, mais le travail est loin d'être exaltant. Ayant reçu une lettre d'un oncle installé à New York, qui lui vante les possibilités de réussite offertes par les Etats-Unis, René décide d'émigrer et part avec sa mère pour New York, au grand dam de son oncle, qui n'avait pas prévu d'être pris au mot... Une nouvelle période de galère commence alors : New York est une ville où l'on ressent, plus douloureusement qu'ailleurs, les affres de la solitude : "Ce n'est drôle nulle part. Là-bas, c'est terrifiant. Je n'ai jamais eu faim, alors qu'à Paris, ensuite, j'ai connu la faim. Mais sans la même angoisse. Sans la même solitude".
Pour échapper à la clochardisation, dont seule sa mère le sauve en travaillant comme secrétaire, il s'engage dans l'armée française, à la stupéfaction de tous : dans l'armée américaine, il aurait eu des Sufs au bacon au petit déjeuner... et sans doute, à terme, obtenu la nationalité américaine. Mais, comme l'expliquera Gilberte Goscinny, "il était terrorisé par le système américain, un système où, dès qu'on gagne un peu moins d'argent, on est obligé de changer de maison, de voiture, de vie, et sans doute de femme".
Voilà donc le jeune Goscinny de retour en France - une France en ruines, sous rationnement, où il est affecté en Provence, près d'Aubagne. Au printemps 1947, c'est la quille, et l'armée s'aperçoit qu'elle doit rapatrier le sergent Goscinny... à New York, où habite toujours sa mère : "J'ai été le soldat le plus cher de l'armée française", s'amusera-t-il des années après.
A New York, Goscinny fait une fois de plus le tour des rédactions, présente ses dessins humoristiques, essuie lettre de refus sur lettre de refus. "J'avais le sentiment d'être un clochard qui essaie de pénétrer dans un monde qui ne lui appartient pas." En 1948-49, il rencontre cependant de jeunes dessinateurs américains, parmi lesquels Harvey Kurtzmann : les futurs fondateurs de Mad. Il trouve par leur intermédiaire divers petits boulots en publicité, pour des livres pour enfants, tâte de la maquette, du calibrage, de l'imprimerie - l'expérience lui sera utile par la suite comme directeur de Pilote.
Il rencontre également deux dessinateurs belges, Joseph Gillain (dit "Jijé") et Maurice de Bevere (dit "Morris"), en mission aux Etats-Unis pour les éditions Dupuis et leur magazine Spirou. Les trois jeunes gens se montrent leurs travaux (Morris travaille déjà sur Lucky Luke, Goscinny quant à lui écrit et dessine une histoire de détective, Dick Dicks), et Goscinny est présenté à Georges Troisfontaines, jeune patron d'une agence de presse belge, la "World Press" (!), qui l'invite pour la forme à venir le voir s'il passe un jour par Bruxelles...
Une fois encore, Goscinny saute le pas et s'embarque pour Bruxelles, où Troisfontaines demande à l'un de ses employés, un certain Jean-Michel Charlier, d'expédier l'impétrant : "Explique-lui que je n'ai pas de travail !". Charlier lit Dick Dicks et convainct Troisfontaines d'embaucher Goscinny. Celui-ci travaille donc pour la World Press pendant plusieurs années, comme rédacteur, scénariste (Charlier l'a convaincu que, comme lui, il était plus doué pour le texte que pour le dessin), à Bruxelles, New York (pour tenter de lancer un nouvel hebdomadaire de télé), et surtout Paris.
Les collaborateurs de Troisfontaines, comme tous les auteurs de BD de l'époque, sont payés au lance-pierre et pour le moins chichement ; en outre, leur production ne leur appartient pas... Goscinny, avec Charlier et Uderzo (jeune dessinateur qui collabore régulièrement à la World Press), lancent l'idée d'une charte des droits des dessinateurs et organisent des réunions à Bruxelles et Paris. Mais une fuite entraîne le licenciement de Goscinny, maillon le plus faible du trio rebelle : ses deux amis le suivent... et galèrent avec lui pendant quelques années de plus, multipliant les petits boulots les plus improbables (comme organiser les séjours à Paris de rois africains), dans le giron d'un homme de publicité et de gestion, Jean Hébrard.
En 1956, les quatre amis foncent EdiFrance et EdiPresse, survivent en travaillant sur des textes et dessins publicitaires - jusqu'à l'apparition du projet de Pilote et, bientôt, le succès d'Astérix. Mais avant cela, Goscinny collabore encore à des dizaines de séries (Sylvie, Jean Soupolet, Luc Junior, Bill Blanchart, Max Garac, Jerry Spring, Prudence Petitpas, Modeste et Pompon, Spaghetti, Strapontin, La Famille Moutonet, Gaudéamus, Oumpah Pah...) pour de nombreux journaux et magazines - Spirou, Tintin, Jours de France...
Ses longues années de galère, il les résumera d'un bon mot : "Ce n'était pas mal, ça m'a aguerri... mais sur le coup j'aurais préféré que d'autres se fassent aguerrir à ma place". Cette période de difficile formation est en tout cas à la source de sa volonté permanente de ne fermer la porte à personne, et de toujours rétribuer ses collaborateurs à leur juste valeur.


Goscinny au travail : "Je vais me tuer !"
Gilberte Goscinny : "En général, il laisse la porte ouverte de son bureau. On entend le bruit de sa machine. De temps en temps, il s'arrête, il se lève, il tourne dans l'appartement, il arrive dans la pièce où je suis en me disant : "Je vais me tuer". Comme j'ai l'habitude, je lui réponds : "Ah bon...", "Oui, je n'ai plus d'idées. Je ne trouverai jamais plus d'idées. Je vais me tuer". Au début, j'étais un peu étonnée. Je pensais qu'il couvait une dépression nerveuse et puis, lorsqu'il m'avait dit cinq fois dans l'heure qu'il allait se tuer, je n'y croyais plus tellement. Aujourd'hui, s'il ne dit pas, au bout de deux ou trois heures de travail, qu'il va se tuer, je pense que c'est inquiétant, qu'il est malade."
J.-M. Charlier : "Lorsque René Goscinny devait concevoir un nouvel épisode d'Astérix, il passait par un véritable calvaire, car jusqu'à ce qu'il ait trouvé l'Idée, il ne mangeait plus, il ne dormait plus, il fumait comme un pompier. Je l'ai vu tourner un mois autour de nos bureaux respectifs, cherchant cette idée qui ne venait pas. Son problème était toujours d'en trouver une au moins égale, sinon supérieure, à celle dont il s'était inspiré pour l'épisode précédent. Il ne voulait pas faillir. Je pense que cela n'a pas été pour peu de choses dans sa fin tragique. C'est un garçon qui a vécu stressé toute sa vie, de par cette volonté qu'il avait de toujours assurer une production au top niveau."

Gilberte
Rencontrée pour la première fois en 1961 au cours d'une croisière en mer du Nord, revue en 1965 en Méditerranée (Goscinny aima toute sa vie les bateaux), Gilberte Polaro-Millo, jeune Niçoise à l'esprit libertaire - et néanmoins fille de bâtonnier -, ne connaît ni Astérix, ni Lucky Luke, ni aucun des héros auquel Goscinny donne vie depuis des années, en-dehors des aventures du facteur Rhésus, publiées dans L'Os à moelle avec Bretécher... ! Goscinny lui donne à lire le Petit Nicolas, elle pense découvrir un génie. "Revenue à Nice, j'ai informé mes copains que j'avais rencontré un génie qui écrivait Le Petit Nicolas et un tas d'autres trucs, mais je ne me rappelais plus quoi. Ah ! bon, disent les copains, et comment s'appelle ton génie ? René Goscinny. Là, j'ai compris à leurs hurlements que, comme découvreuse de génies, j'étais nulle..." Après un an de vie "dans le péché", le couple se marie en 1967 - elle a vingt-sept ans, il en a quarante et un ; elle doit le traîner devant la mairie qui hurle : "Non ! Je veux pas ! Je suis trop jeune pour me marier !" - tout cela devant les caméras de télé... Leur idylle, parfaite, donne naissance le 19 mai 1968 (!) à Anne, petite fille adorée de son père, qui ne le connut que neuf courtes années. Le couple Goscinny, très uni, sort et reçoit beaucoup ; une épreuve les frappe en 1976, lorsque Gilberte apprend qu'elle est atteinte d'un cancer : Goscinny, profondément ébranlé, ne partage sa douleur qu'avec de rares proches, et ne laisse rien paraître en public.


Iznogoud
En 1961, Dargaud et le groupe catholique de la Bonne Presse préparent le lancement d'un nouveau magazine pour les jeunes, Record. On demande à l'inépuisable René Goscinny de créer une série pour l'occasion ; celui-ci décide pour cela de s'associer à Tabary (qui en est enchanté) et lui demande de travailler sur un personnage de détective privé. Lorsqu'il lui livre le synopsis, Tabary découvre finalement une histoire de grand vizir et de calife, à Bagdad... L'ignoble Iznogoud sort tout droit d'une aventure du Petit Nicolas, dans laquelle Goscinny avait imaginé un moniteur de colonie de vacances tentant de calmer les bambins survoltés en leur racontant à l'heure de la sieste l'histoire d'un grand vizir qui veut "devenir calife à la place du calife". L'expression est aujourd'hui entrée dans le langage courant, et Iznogoud, son fidèle serviteur Dilat Laraht et le calife Haroun El Poussah ont connu un succès grandissant. Dans cette série, Goscinny trouve surtout un espace où satisfaire sa passion des calembours, que Morris lui interdisait dans Lucky Luke parce qu'il détestait ça : "Je m'en donne à cSur joie... Sésame n'y ouvre qu'une boîte de sardines. Et l'appareil photo happe les personnages sur la pellicule. C'est ainsi que disparaît un gardien de prison que les prisonniers détestaient et insultaient sans cesse : "C'est la faute au maton !". Là, je me défoule... "

Judaïsme
Le sujet des origines était pour René Goscinny délicat. Une grande partie de sa famille ayant été persécutée par les nazis, il supportait d'autant plus mal les accusations de "nationalisme" lancées contre lui à la suite du succès d'Astérix : "Il y a mieux : je suis un affreux raciste ! Alors, ça, je n'accepte pas, je considère que c'est la plus grave des injures. Qu'on ne vienne jamais me dire ça en face, ou c'est tout de suite la baffe sur la gueule ! Moi, raciste ! Alors qu'une bonne partie de ma famille a terminé dans les fours des camps de concentration..." Une des premières questions posées à sa future femme Gilberte, alors qu'ils se vouvoient encore, concerne ses origines : "Un jour où on a déjeuné ensemble, il m'a demandé : "Est-ce que vous savez que je suis juif ?" et je lui ai répondu : "Ben, je crois, oui... Ben, je m'en fous..." et il a paru soulagé (...) il me semble qu'on s'en foutait autant l'un que l'autre, vraiment". Goscinny interpréta parfois des réactions d'hostilité à son encontre comme antisémites, notamment au moment de la "contestation" à la rédaction de Pilote en Mai 68. Etonnamment, cette même rédaction verra un Lucien François, ancien collaborateur notoire, ou un Serge de Beketch, futur rédacteur en chef de Minute, travailler pour cet homme si sensible sur le sujet du racisme, mais qui les tolérait.


Lucky Luke
Morris, rencontré aux Etats-Unis, est le créateur de Lucky Luke, l'homme qui tire plus vite que son ombre, et de son fidèle coursier Jolly Jumper. C'est en 1955 qu'il propose à son ami Goscinny de travailler au scénario de la série, après que celui-ci lui eut reproché d'avoir fait disparaître les personnages des frères Dalton, utilisés dans un épisode et aussitôt tués. Goscinny invente donc les cousins des Dalton, qui leur ressemblent comme deux gouttes d'eau ; il inventera aussi Ran Tan Plan, le chien le plus bête de l'Ouest... Les albums de Lucky Luke scénarisés par Goscinny restent les meilleurs de la série, qui a elle aussi rencontré un immense succès.


Petit Nicolas (Le)
C'est également en 1955 que Goscinny commence à travailler avec Sempé, rencontré dans le sillage de la World Press. Créé par le dessinateur, le personnage du Petit Nicolas rencontre en effet un certain succès et, lorsque le journal belge Le Moustique lui en commande une version en bande dessinée, Sempé demande à Goscinny d'y travailler avec lui. A partir de 1959, la série reprend sa forme originelle de récit illustré, toujours sous la plume de Goscinny, pour le journal Sud-Ouest Dimanche : le succès est tel qu'elle devient hebdomadaire, avant que Denoël ne la publie en recueil. Sempé : "Il m'a dit, à plusieurs reprises, que Le Petit Nicolas était ce qu'il préférait de toute son Suvre" - on le croit sans peine, tant ces récits, fondés sur l'idée consistant à faire parler un petit garçon du monde des adultes, sont d'une économie de moyens et d'une drôlerie renversantes - un modèle d'écriture.

Pilote
Créé en 1959 par un groupe d'amis, parmi lesquels Charlier, Uderzo et Goscinny, avec le soutien financier de deux investisseurs du Centre Républicain et l'appui publicitaire de Radio Luxembourg (future RTL), Pilote est un magazine pour jeunes proposant notamment des bandes dessinées 100% françaises ou belges : ses créateurs ont pour ferme ambition de relever le niveau de la bande dessinée française, alors très bas... Le magazine rencontre vite le succès, mais se trouve également confronté à des difficultés financières : après le retrait des premiers investisseurs, effrayés par l'ampleur des pertes, c'est René Goscinny qui a l'idée d'aller proposer à Georges Dargaud (alors éditeur de Tintin pour la France) d'acquérir son propre journal. Sous la houlette de celui-ci, Pilote connaît un épisode navrant : impressionné par le succès de Salut les copains, Dargaud fait un Pilote yé-yé, qui ne marche pas du tout... Il rappelle alors le trio fondateur Charlier-Goscinny-Uderzo et leur demande de reprendre la direction du journal, sans quoi celui-ci cessera de paraître. Charlier et Goscinny deviennent rédacteurs en chefs, et refont un journal de bandes dessinées. Goscinny sort de cet épisode renforcé dans sa conviction selon laquelle "il ne faut pas demander aux lecteurs ce qu'ils veulent. Ils ne le savent pas. Ce n'est pas leur rôle. Un vrai journal ne doit pas suivre le goût de ses lecteurs, mais le précéder..."
Sous la direction des deux hommes, Pilote connaît une période qui est un âge d'or de la bande dessinée française. Giraud, Gotlib, Fred, Cabu, Lob, Mézières, Reiser, Mandryka, Vance, Bretécher... y prennent leur essor, très correctement payés (bien plus que par les autres journaux), et dans un respect de leur travail alors sans équivalent. Goscinny, dont la porte est toujours ouverte aux nouveaux venus, dont l'Sil sait immédiatement repérer un talent en germe, et qui a suffisamment de respect des auteurs (concept alors décoiffant dans le secteur) pour publier des séries dont l'univers est radicalement étranger au sien, fait passer la bande dessinée française à l'âge adulte. Charlier : "C'est vrai qu'il a mis le pied à l'étrier à énormément de jeunes dessinateurs. Beaucoup plus que je ne l'ai fait moi-même. Je sais très bien que je freinais souvent devant certaines audaces et lui me disait "Mais non. Il faut y aller. Il faut leur donner leur chance", et je dois dire que, très souvent, c'est lui qui a eu raison".
L'aventure n'ira cependant pas sans remous. Au-delà même des difficultés financières récurrentes (notre héros savait alors expédier les "experts" en "goût du public" par une politesse glaciale), le statut de Goscinny, directeur respecté, mais parfois peu communicatif, devait forcément un jour appeler à une semi-révolte : en mai 1968, certains dessinateurs, désireux d'introduire à Pilote une sorte de gestion collective, provoquent une réunion à laquelle sont conviés les deux rédacteurs en chef ; Charlier ne peut s'y rendre et ne parvient pas à prévenir Goscinny, qui se retrouve face à une sorte de tribunal lui reprochant sa gestion solitaire du journal - alors qu'il n'en est pas de plus ouverte ni de plus bienveillante... Goscinny, fou de rage, veut d'abord tout arrêter. Il s'adapte cependant, et impose les "pages d'actualité", dans lesquelles, chaque semaine, les dessinateurs commentent l'actualité sur un mode humoristique : l'idée relance le journal.
Mais il faut bien tuer le père... Peu à peu, certains dessinateurs quittent Pilote pour fonder leurs propres magazines (L'Echo des Savanes de Mandryka, Gotlib et Bretécher ; Métal Hurlant de Druillet, Dionnet et Giraud...), dans lesquels ils publient des histoires plus personnelles, plus osées. Le processus était inévitable, mais Goscinny le vit mal, se sent trahi. Il s'éloigne peu à peu. Le magazine paraîtra jusque dans les années 1980, et révèlera encore des dessinateurs d'envergure, tels Tardi ou Bilal.

Goscinny au travail : Méthode
"Beaucoup de scénaristes progressent planche par planche, mais à mon avis c'est une erreur", disait Goscinny. "Si vous savez où vous allez, vous pouvez doser votre histoire et éviter les temps morts, le plus possible. Tandis que si vous écrivez au fur et à mesure, il se passe deux choses : ou bien vous avez tout dit et il vous reste encore six pages à remplir ; ou bien, et c'est le cas le plus fréquent, vous arrivez à l'avant-dernière page sans avoir rien expliqué. Alors à la dernière page, tout le monde se met à parler pour expliquer le truc."
René Goscinny écrivait donc tout d'abord un synopsis résumant l'avancée de l'intrigue planche par planche ; puis chaque planche faisait l'objet d'une description détaillant, en colonne de gauche, le dessin de chaque case, et en colonne de droite, le texte (dialogues et commentaires).

Politique
Goscinny n'en faisait pas. "Mes idées", disait-il, "sont assez diffuses. Je suis un passionné de liberté - un mot qui ne veut plus dire grand-chose puisqu'il y a des passionnés de liberté qui veulent sortir les gens de prison - ce qui est bien - pour en mettre d'autres à la place - ce que je trouve moins bien". Il supportait mal l'atmosphère de l'époque, où l'on se faisait facilement traiter de "gauchiste" ou de "réac". Et le parallèle souvent fait entre Astérix et le général de Gaulle - deux irréductibles - le faisait sourire : "Eh bien, quand De Gaulle a disparu, j'ai continué comme avant. Disons que nos destinées n'étaient pas spécialement liées"...

Risque
Goscinny, toujours désireux d'innover, fit de la radio (sur Europe 1 en 1968), du cinéma (Le Viager, Les Gaspards, films coécrits avec Pierre Tchernia et réalisés par celui-ci), de l'animation (le Studio Idéfix est à l'origine du secteur aujourd'hui florissant de l'animation française), collabora à des émissions de télévision, écrivit même, en 1976, le livret d'un opéra bouffe... A la fin de sa vie, selon Gilberte Goscinny, "il en avait assez de la bande dessinée, et il ne serait pas resté assis sur des lauriers qui ne l'amusaient plus. Il voulait surtout s'amuser, c'est ce qui faisait son charme. L'expérience du Viager l'avait séduit. Il voulait faire de la mise en scène." L'un de ses projets concernait une adaptation d'Iznogoud au cinéma, avec Louis de Funès dans le rôle-titre : on ne peut qu'imaginer ce que cela aurait donné...

Succès
Goscinny n'était pas de ceux que la gloire effraie : "L'autre jour, un de mes collaborateurs gémissait parce qu'on l'avait reconnu à La Coupole et qu'on lui avait demandé de signer je ne sais trop quoi. "J'étais embêté, me dit-il. Qu'est-ce que vous faites, vous, dans ces cas-là ? - Moi ? Je fais comme vous, je suis content."" Pourtant, l'immense succès que lui rapportèrent Astérix et ses autres Suvres (après des années de vaches maigres) ne lui procura pas que du bonheur. Un temps adulé, leur auteur fut bientôt attaqué de toutes parts, souvent violemment, en raison, précisément, de son succès, de sa richesse, de son prétendu "nationalisme", de son pouvoir comme directeur de Pilote... Ces accusations furent particulièrement douloureuses pour l'écorché vif qu'il était. Mandryka : "Goscinny était très sensible à l'amour d'autrui. Il voulait être aimé et il était insatiable. Ça le poussait à faire de très très bonnes bandes dessinées pour être aimé. Mais je ne crois pas qu'il ait réussi à se sentir bien avec ce qu'il faisait. Je crois que plus il y arrivait, plus il était malheureux. Parce que, finalement, ce qu'il voulait, c'était pas du pognon ou la reconnaissance officielle. Il voulait qu'on l'aime et c'est tout à fait impossible. Je crois qu'il était malheureux et que, plus ça allait, plus il se retrouvait isolé, ne sachant plus qui l'aimait, qui ne l'aimait pas, pourquoi on l'aimait..."

Zizanie
Impossible de finir cet abécédaire sur une note triste ! Retour donc, au hasard (ou presque), sur un des meilleurs albums d'Astérix, La Zizanie, dans lequel César cherche à déstabiliser le village gaulois en leur expédiant Tullius Detritus, un perfide qui s'emploie à attiser les discordes entre villageois... et y parvient très bien. Tout Goscinny est là : un Sil féroce enrobé de drôlerie, et surtout d'une immense tendresse pour la nature humaine.

Arnaud Claes


Sources :
- Guy Vidal, Anne Goscinny, Patrick Gaumer, René Goscinny. Profession : humoriste, Dargaud, 1997
- Marie-Ange Guillaume, José-Louis Bocquet, Goscinny, Actes Sud 1997

Illustrations issues du site http://www.goscinny.net/.


Arnaud Claes
(Octobre 2004)
  
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